Mayotte, département français le plus jeune et l’un des plus dynamiques démographiquement, attend depuis plus de quinze ans une infrastructure aéroportuaire moderne capable d’accueillir des vols long-courriers directs. Le projet d’un nouvel aéroport à Bouyouni, sur Grande-Terre, avance à petits pas. Annoncé avec force par l’État, il reste confronté à de nombreux obstacles qui retardent sa concrétisation.

L’idée d’une « piste longue » est ancienne. Les élus mahorais la réclament depuis 2011 pour mettre fin aux escales techniques imposées par la piste actuelle de l’aéroport Dzaoudzi-Pamandzi, limitée à 1 930 mètres. Trop courte pour permettre aux gros-porteurs de décoller avec un plein de carburant et une capacité maximale de passagers, elle oblige les avions à partir avec moins de kérosène. Ils doivent donc faire une escale technique pour refaire le plein avant de poursuivre leur route vers la métropole. Ces arrêts intermédiaires allongent significativement la durée du voyage et freinent le développement économique et touristique de l’île.

En avril 2025, lors d’une visite à Mayotte, le président Emmanuel Macron a acté un changement de cap majeur : plutôt que d’allonger la piste existante à Pamandzi, l’État opte pour la construction d’un nouvel aéroport à Bouyouni/M’Tsangamouji. Le site a été officiellement retenu en décembre 2025 par les ministères des Transports et des Outre-mer. Un décret publié le 17 avril 2026 au Journal officiel classe le projet parmi les aéroports de catégorie A, ouvrant la voie à l’enquête publique. La déclaration d’utilité publique est attendue avant la fin du second semestre 2026.

Un choix justifié par les risques naturels
Le site de Bouyouni a été privilégié pour des raisons de sécurité et de préservation environnementale. Situé en altitude et loin du littoral, il serait mieux protégé des risques sismiques et de submersion marine qui menacent Pamandzi. Depuis l’émergence d’un volcan sous-marin en 2018, Mayotte enregistre environ 400 micro-séismes par mois et l’île s’est enfoncée de 19 cm, selon le Bureau de recherches géologiques et minières. La piste actuelle subit régulièrement des épisodes de submersion, entraînant annulations et retards de vols.

Allonger la piste de Dzaoudzi aurait coûté environ 7 milliards d’euros et nécessité une interruption totale de la desserte aérienne pendant 18 mois, tout en menaçant le lagon, milieu naturel fragile que Mayotte espère voir classer au patrimoine mondial de l’Unesco.

Le nouvel aéroport prévoit une piste de 2 730 mètres sur un terrain de 490 hectares. Son coût est estimé à 1,2 milliard d’euros, soit 37 % des 3,2 milliards d’investissements prévus par la loi de programmation pour la refondation de Mayotte promulguée en août 2025. Les travaux devraient débuter début 2027 pour une mise en service envisagée en 2036.

Des oppositions locales fortes
Malgré ces avancées administratives, le projet peine à convaincre sur le terrain. Il empiète sur près de 369 hectares de zones agricoles, parmi les plus fertiles de l’île, dans un contexte de pénurie d’eau chronique et d’ambitions d’autonomie alimentaire.

Anfane Saïd, porte-parole du groupement des agriculteurs bio de Mayotte, dénonce une décision contre-productive : « Le site fait partie des zones les plus fertiles de l’île. Il va totalement contre nos ambitions de viser l’autonomie alimentaire », explique-t-il à l’AFP. Anwar Soumaila Moevale, président des Jeunes agriculteurs de Mayotte, abonde dans ce sens : « L’accès au foncier est déjà difficile […] dans le même temps, le projet prévoit de s’étendre sur 300 ha de foncier agricole. »

Du côté de Petite-Terre, où l’aéroport actuel emploie directement ou indirectement une centaine de personnes, l’inquiétude est palpable. Moussa Abdallah, représentant des taxis, résume : « L’aéroport, c’est ce qui nous fait travailler le plus. » Les Naturalistes de Mayotte, par la voix de leur président Michel Charpentier, reconnaissent un impact environnemental mais le jugent moindre qu’une extension à Pamandzi, qui aurait nécessité de bétonner plusieurs kilomètres de récif corallien.

Un serpent de mer qui divise
Les procédures foncières à Mayotte sont notoirement complexes en raison des conflits de propriété et des coutumes locales. La maîtrise foncière n’est pas attendue avant fin 2028, ce qui pourrait encore décaler le calendrier.

Quinze ans après les premières discussions, le projet d’un nouvel aéroport reste donc un « serpent de mer » : nécessaire pour désenclaver l’île et soutenir son développement, mais lourd de conséquences agricoles, sociales et environnementales. Entre l’urgence affichée par l’État et les réticences locales, le décollage réel du chantier n’est pas encore pour demain.

L’enquête publique à venir sera un moment clé pour mesurer l’acceptabilité du projet et tenter de concilier les impératifs de sécurité aérienne, de développement économique et de préservation des ressources rares de l’île aux parfums.

Nouvel aéroport de Mayotte : un chantier annoncé mais toujours en suspens 1 Air Journal

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