Depuis près de quatre ans, un Antonov AN‑124 de la compagnie aérienne russe Volga‑Dnepr, reste cloué au sol à l’aéroport international Pearson de Toronto. Ce géant des airs, immobilisé depuis février 2022, a déjà accumulé plus de 1,5 million de dollars canadiens (930 000 euros) de frais de stationnement. Le gouvernement canadien veut aller plus loin que ce simple « gel » et obtenir la confiscation de l’avion cargo pour en transférer la valeur – voire l’appareil lui‑même – à l’Ukraine.
Tout commence le 27 février 2022, quelques jours après le début de l’invasion russe en Ukraine. L’AN‑124, immatriculé en Russie, atterrit à Toronto en provenance de Chine, chargé de kits de dépistage du Covid dans le cadre d’une mission qualifiée d’humanitaire par ses opérateurs. Le même jour, Ottawa ferme son espace aérien aux avions russes en réaction à l’offensive contre l’Ukraine, empêchant l’appareil de redécoller et le condamnant à une immobilisation forcée sur le tarmac canadien.
Depuis, le sort de ce cargo hors normes est devenu un dossier hautement symbolique pour Ottawa : « Ce n’est pas seulement une question de sanction, mais de savoir comment nous pouvons aider davantage l’Ukraine dans son heure de besoin », a résumé la ministre canadienne des Affaires étrangères Anita Anand, rappelant que des Antonov ukrainiens avaient été détruits au début de la guerre.
Saisie sous la loi canadienne sur les mesures économiques spéciales
En juin 2023, le gouvernement canadien a franchi une étape décisive en prenant officiellement le contrôle de l’appareil, un peu plus d’un an après son atterrissage forcé. Cette décision s’appuie sur les amendements de 2022 à la Loi sur les mesures économiques spéciales (Special Economic Measures Act, SEMA), qui permettent au Canada d’aller au‑delà du simple gel : il peut désormais saisir des biens, en demander la confiscation définitive devant les tribunaux, puis en réaffecter le produit à la reconstruction de l’Ukraine, au rétablissement de la paix ou à l’indemnisation des victimes.
Pour renforcer la procédure, Ottawa a pris en février 2025 un nouvel arrêté visant à percer le « voile corporatif » entourant l’appareil, en remontant un réseau de filiales et de personnes liées à Volga‑Dnepr, d’Irlande aux Pays‑Bas, censées détenir un contrôle significatif sur l’avion cargo. Le 18 mars 2025, le procureur général du Canada a déposé une demande formelle de confiscation devant la Cour supérieure de l’Ontario, ouvrant la phase judiciaire de ce bras de fer.
Volga‑Dnepr contre‑attaque et dénonce une « piraterie »
La réaction de Volga‑Dnepr a été virulente. La compagnie aérienne russe, déjà visée par des sanctions pour son rôle présumé dans la logistique militaire de Moscou, a déposé une demande d’arbitrage international et réclame au moins 100 millions de dollars de compensation au Canada, estimant que la fermeture de l’espace aérien puis la saisie de l’AN‑124 équivalent à une expropriation illégale. Elle affirme avoir « tenté en vain de négocier » la restitution de l’avion avant d’engager ces poursuites. Elle soutient que le vol vers Toronto était « purement humanitaire », transportant des kits de dépistage du Covid, et que son avion cargo a été « illégalement détenu » par un « détournement pirate » depuis février 2022. Le ministère russe des Affaires étrangères a, de son côté, dénoncé une « saisie illégale » d’un bien russe et menacé Ottawa de représailles diplomatiques.
Un précédent dans la bataille sur les avoirs russes
L’affaire de l’AN‑124 s’inscrit dans une réflexion plus large des pays occidentaux sur le sort à réserver aux actifs russes gelés, qu’il s’agisse d’avoirs privés (yachts, avions, propriétés) ou de biens publics russes. Le Canada regarde notamment l’exemple du superyacht Amadea, confisqué et vendu aux États‑Unis après deux ans de bataille judiciaire, alors que la majorité des yachts saisis ailleurs restent bloqués dans un « coma juridique » dans les ports européens.
Si la confiscation de l’AN‑124 de Volga‑Dnepr est validée par la justice canadienne, elle pourrait servir de précédent à d’autres initiatives visant des actifs russes à travers le monde. Malgré l’intérêt stratégique du dossier, la procédure avance lentement. La ministre des Affaires étrangères Anita Anand défend cette temporalité, expliquant que les autorités ont dû « démêler » un maillage complexe de sociétés écrans russes afin de sécuriser la saisie et éviter un revers en justice qui affaiblirait l’exemple canadien. En toile de fond, l’exécutif cherche à concilier un objectif politique – montrer la voie en matière de réaffectation d’avoirs russes – et la nécessité de bâtir un dossier juridiquement solide.
Immobilisé depuis près de quatre ans, l’Antonov pourra‑t‑il voler ?
Au‑delà des enjeux juridiques et politiques, une question très concrète se pose : l’Antonov pourra‑t‑il encore voler ? Soumis à trois hivers canadiens sans exploitation commerciale, l’appareil suscite des inquiétudes croissantes sur son état de navigabilité. Il a bien été aperçu en mouvement sur le tarmac en septembre dernier, lors de « vérifications de routine », mais rien ne permet d’affirmer publiquement qu’il soit encore en état de reprendre les airs. Pour l’heure, ce quadriréacteur reste surtout un potentiel « actif à 100 millions de dollars », dont le sort dépend d’une décision de justice très attendue.
Un symbole des fractures durables du conflit
Pour l’Ukraine, l’issue de ce dossier est loin d’être anecdotique. Des médias ukrainiens comme le Kyiv Independent y voient un test de la capacité des démocraties occidentales à transformer les sanctions en soutien concret, que ce soit en livrant l’appareil lui‑même ou en réaffectant sa valeur à la reconstruction. Le geste aurait aussi une portée symbolique forte : une partie de la flotte Antonov ukrainienne ayant été détruite au début de la guerre, la restitution d’un AN‑124 ou de son équivalent financier serait perçue comme une forme de réparation.
En ce début 2026, l’avion reste pourtant un « invité indésirable » à Toronto, immobilisé entre ciel et terre, au croisement du droit, de la diplomatie et de la guerre en Ukraine. Si la Cour supérieure de l’Ontario donne raison au gouvernement canadien, cela pourrait ouvrir la voie à d’autres confiscations d’actifs russes ; dans le cas contraire, l’AN‑124 de Pearson rejoindrait la longue liste de biens russes gelés dans l’attente d’un accord de paix en Ukraine.

©Volga-Dnepr
GVA1112 a commenté :
1 février 2026 - 9 h 36 min
Dans combien d’aéroports, des avions russes sont entrain de … pourrir au frais des contribuables occidentaux..
A Genève Aéroport, il y a un super A321 d’Aeroflot en phase de décomposition, .. aucune protection sur ces réacteurs et sa carlingue.. Il est visible sur Google Map (pas Google Street), à l’Est du site aéroportuaire, au delà de la zone FRET.
Il y avait déjà eu l’avion privé d’Yasser Arafat (Leader palestinien) qui a fini en .. boite de conserve..