Mis en cause pour avoir accepté des billets en classe Affaires de Qatar Airways alors qu’il supervisait les négociations, un haut fonctionnaire européen a été poussé vers la sortie, relançant les critiques contre l’accord aérien entre l’Union européenne et le Qatar.
Des syndicats de pilotes et de personnels du transport réclament désormais la suspension immédiate du texte, jugé trop favorable à Doha, tandis que les aéroports européens mettent en garde contre un coup porté à la connectivité du continent et à la crédibilité de la politique aérienne de l’UE.
Un accord « emblématique » désormais entaché par des soupçons
Signé en 2021 et appliqué à titre provisoire, l’accord aérien global UE–Qatar remplace une mosaïque d’accords bilatéraux par un cadre unique entre les Vingt-Sept et l’État du Golfe. Il s’inscrit dans la stratégie de politique aérienne extérieure de l’UE, fondée sur un accès ouvert et non restreint aux marchés, la convergence réglementaire et des échanges réguliers entre partenaires. L’État du Golfe a ainsi été le premier pays tiers à signer avec l’UE un accord de ce type, inspiré de la politique de ciel ouvert et de convergence réglementaire défendue par Bruxelles.
Mais une révélation ciblant un responsable politique de l’Union européenne remet désormais en question cet accord. Cela commence fin janvier quand la vice‑présidente de la Commission européenne Henna Virkkunen a confirmé le départ d’un haut responsable ayant enfreint les règles d’éthique, sans le nommer officiellement. Il est néanmoins identifié par plusieurs sources comme étant Henrik Hololei, alors directeur général de la direction Transports et Mobilité, qui a accepté des billets en classe Affaires sur Qatar Airways et des séjours payés par des tiers au moment même où l’accord était en négociation.
Billets en classe Affaires et enquête antifraude
Le Bureau européen de lutte antifraude (OLAF) a ouvert en 2023 une enquête sur les voyages de ce haut fonctionnaire, deux ans après l’entrée en vigueur provisoire de l’accord UE–Qatar. Les investigations portent sur des vols en Business et des nuits d’hôtel pris en charge alors que les discussions se poursuivaient avec Doha, faisant planer un doute sur l’indépendance de la partie européenne au moment de sceller un texte stratégique.
Pour les syndicats du secteur, le problème dépasse le cas individuel. « Dans l’attente d’un éclaircissement complet des allégations de corruption, l’accord doit être immédiatement suspendu », écrit une coalition d’organisations européennes de l’aviation. Et d’ajouter : « Un accès illimité au marché de l’Union européenne ne peut pas être le produit de négociations compromises. »
Un accord jugé déséquilibré au profit de Doha
Dans sa forme actuelle, l’accord permet à Qatar Airways d’ouvrir autant de lignes qu’elle le souhaite vers les 27 États membres, sous réserve d’obtenir des créneaux dans les aéroports saturés, tandis que les compagnies européennes n’ont qu’un intérêt limité à multiplier les vols vers Doha, en dehors de celles qui coopèrent étroitement avec le transporteur qatari au sein de l’alliance oneworld, comme Iberia ou Finnair.
Les syndicats de pilotes estiment que ce déséquilibre est d’autant plus problématique qu’il s’inscrit dans un environnement déjà marqué par le scandale « Qatargate », lors duquel des élus européens ont été mis en cause pour des paiements liés à Doha. « Ces événements s’inscrivent dans un contexte plus large de surveillance accrue des relations entre les institutions de l’UE et le Qatar, dans l’aérien comme au‑delà, ce qui renforce la nécessité de prudence, de transparence et de crédibilité », souligne l’Association européenne des pilotes de ligne (ECA).
Les aéroports redoutent un retour en arrière et une perte de connectivité
Au cœur de la polémique figure la crainte de voir Qatar Airways prendre une place disproportionnée sur le marché européen, au détriment des compagnies du continent. ACI Europe conteste cette lecture en insistant sur les gains apportés aux territoires : « L’accord avec le Qatar a effectivement permis aux aéroports européens de diversifier leur connectivité, apportant des bénéfices aux communautés locales, aux consommateurs et aux entreprises dans toute l’Europe », souligne l’association. Selon ACI Europe, « il n’existe aucune preuve tangible » que l’accord UE–Qatar ait conduit la compagnie à une position dominante ou à une distorsion de concurrence significative.
Les données de capacité conforteraient cette analyse : pour la saison IATA hiver 2025‑2026 (octobre 2025 à mars 2026), le nombre de sièges proposés par Qatar Airways en Europe reste environ 10% en deçà de son niveau de 2019, avant la pandémie. Autrement dit, la compagnie n’a pas procédé à une expansion massive sur le continent dans le cadre de l’accord, même si son réseau de hub à Doha continue de jouer un rôle clé dans l’acheminement des passagers européens vers les marchés long‑courriers.
Enjeux pour les passagers et pour la politique aérienne européenne
Pour les voyageurs européens, l’enjeu dépasse le seul cas de Qatar Airways : il touche à l’architecture globale de la politique « open skies » de l’Union. Ces accords globaux visent à offrir davantage de fréquences, de destinations et souvent des tarifs plus compétitifs, en échange d’engagements en matière de concurrence loyale, de transparence financière et de normes sociales.
Une remise en cause brutale de l’accord UE–Qatar pourrait fragiliser ce modèle en créant une incertitude sur la pérennité des droits de trafic accordés, et donc sur la capacité des compagnies à investir sur le long terme dans de nouvelles routes. À l’inverse, les partisans d’une suspension estiment qu’une pause est « inévitable et nécessaire » pour restaurer la confiance et s’assurer que le texte est pleinement aligné avec les principes de transparence, de concurrence équitable et de responsabilité sociale de l’UE.

Aucun commentaire !