Lufthansa reconnaît aujourd’hui avoir été « clairement » partie prenante du système nazi et promet d’examiner plus en profondeur ce passé longtemps minimisé.

À l’occasion du centenaire de la compagnie aérienne allemande, qui sera célébré en avril 2026, son directeur général Carsten Spohr reconnaît que « Lufthansa était clairement une partie du système » national-socialiste. Il évoque une participation au « réarmement secret comme force aérienne clandestine » dans les années 1930, l’intégration dans « l’économie de guerre nazie » et « l’exploitation sans scrupules de travailleurs forcés dans des ateliers et usines d’armement » pendant la guerre 1939-1945. Jusqu’ici, Lufthansa soutenait que « la Luft Hansa d’avant‑guerre » n’avait « rien à voir » juridiquement avec la compagnie aérienne recréée en 1953, et s’abritait derrière cette distinction pour tenir le sujet à distance. Désormais, elle publie sur son site une page consacrée à son passé nazi.

Une étude historique sur le recours au travail forcé
Pour marquer ce mea culpa, Lufthansa a mandaté une nouvelle étude sur son rôle sous le nazisme, en particulier sur le recours au travail forcé. Le travail des historiens Hartmut Berghoff, Manfred Grieger et Jörg Lesczenski doit paraître sous forme de livre dans les prochaines semaines, accompagné d’une exposition au nouveau centre de conférences et de visite du groupe aérien à Francfort. Selon l’historien Manfred Grieger, « Lufthansa était une entreprise du national-socialisme », liée de près à l’appareil d’État d’Hitler, au point que « la société a sombré complètement avec le régime auquel elle s’était enchaînée ».

Les premières conclusions évoquées publiquement décrivent une entreprise passée progressivement d’un rôle de transporteur civil à celui d’acteur de l’industrie d’armement. Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, Lufthansa aurait construit une usine d’équipements radar à Tempelhof, à Berlin, et pris en charge des réparations d’avions sur le front. En 1944, environ deux tiers de son chiffre d’affaires provenaient de contrats d’armement.

Plus de 10 000 travailleurs forcés
L’un des points les plus sensibles concerne le recours massif au travail forcé. Selon les historiens, Lufthansa a employé plus de 10 000 travailleurs contraints, notamment des Ukrainiens déportés et des Juifs allemands. « Aucune question n’a été posée lorsque ces personnes étaient envoyées vers les chambres à gaz. C’était des Juifs berlinois avec lesquels ils pouvaient communiquer. C’est difficile à comprendre », résume Manfred Grieger, cité par la presse allemande.

Des recherches antérieures, menées notamment par l’historien Lutz Budrass, avaient déjà mis en avant le rôle de grandes entreprises, dont Lufthansa, dans l’économie de guerre et la Shoah. Mais jusqu’ici, Lufthansa s’était montrée réticente à endosser publiquement cette histoire, réduisant souvent la période nazie à une note de bas de page dans ses communications officielles.

Une proximité structurelle avec le régime nazi
L’alignement sur le pouvoir nazi est décrit comme rapide et volontaire à partir de 1933. D’abord compagnie subventionnée par l’État, Luft Hansa devient, avec la montée en puissance du régime nazi, un maillon de la Luftwaffe et de la machine de guerre. Le membre du directoire Erhard Milch est nommé la même année secrétaire d’État au ministère de l’Air du Reich, cumul qui transforme l’entreprise, dont les actionnaires sont majoritairement publics, en « compagnie du national-socialisme ».

Lufthansa insiste toutefois sur le fait que la société actuelle, Deutsche Lufthansa AG, n’est pas l’héritière légale de Deutsche Luft Hansa AG, créée en 1926 et liquidée après 1945 par les Alliés. Mais en revendiquant aujourd’hui un « centenaire » qui inclut cette première période, la direction reconnaît implicitement que « le chapitre le plus sombre de l’histoire allemande fait aussi partie de l’histoire de Lufthansa », comme l’admet aujourd’hui son directeur général Carsten Spohr.

Un geste encore rare dans le patronat allemand
L’initiative de Lufthansa reste exceptionnelle dans le paysage économique allemand. Selon une étude citée par la Business History Society, moins de 8% des entreprises du pays ont fait l’objet d’une analyse historique professionnelle de leur rôle sous le nazisme. En commandant une recherche indépendante et en annonçant vouloir mettre en scène ce passé dans une exposition installée dans son hub de Francfort, la compagnie aérienne allemande affirme vouloir « faire face à [sa] responsabilité historique » à l’heure où elle célèbre ses 100 ans.