La low cost Ryanair se veut rassurante sur ses approvisionnements en kérosène à très court terme, mais Michael O’Leary prévient désormais qu’un véritable risque de tension pourrait apparaître dès le mois de juin si la crise du carburant liée au Moyen‑Orient se prolonge.
Au siège de Ryanair, près de Dublin, Michael O’Leary résume la ligne de crête: « Toutes les compagnies pétrolières disent qu’il n’y a pas de risque d’approvisionnement en mai, mais nous ne sommes pas encore sûrs de juin. » L’Europe dispose habituellement de sept à huit semaines de stocks de carburant aviation, ce qui permet pour l’instant de lisser les chocs, mais le blocage prolongé d’Ormuz et la désorganisation logistique changent la donne. Selon le dirigeant, Ryanair a obtenu de ses fournisseurs la garantie de livraisons complètes jusqu’à la fin du mois de mai, au prix d’une facture en forte hausse, avec environ 50 millions de dollars de surcoût pour le seul mois d’avril, et un montant similaire attendu en mai. Sur un an, O’Leary estime que la compagnie pourrait payer « jusqu’à 600 millions de dollars de plus » si le baril restait durablement autour de 150 dollars.
« En juin, c’est moins sûr » : un risque de pénurie partielle
Interrogé sur l’été, le patron de Ryanair reconnaît que la visibilité s’arrête aux engagements de ses fournisseurs: « Je ne peux garantir à 100% nos approvisionnements que jusqu’à la fin mai. Pour juin, juillet, août, personne n’est sûr de rien. » Dans plusieurs interventions, relayées notamment par annulat et les agences financières, il évoque un « risque réel, même s’il reste modeste, que 10, 20 ou 25% » des livraisons soient menacées en mai‑juin si le conflit se poursuit.
En Europe continentale, les majors du pétrole continuent pour l’heure à alimenter les principaux hubs, mais les premiers signaux de tension sont déjà apparus sur certains marchés, notamment au Royaume‑Uni, où O’Leary estime à « 10‑15% » le risque que quelques aéroports se retrouvent à court si la crise se prolonge jusqu’à l’été. Le dirigeant insiste cependant sur le caractère progressif de la dégradation: il n’est pas question d’une rupture brutale, mais d’une fragilisation de certaines plateformes, combinant stocks locaux limités et acheminement plus complexe du jet fuel.
Vols d’été: annulations ciblées plutôt que chaos généralisé
Pour l’instant, Ryanair maintient l’intégralité de son programme, y compris pour la haute saison, mais O’Leary reconnaît que des arbitrages seront nécessaires si les flux de carburant se tendent en juin‑juillet. « Si ce conflit se poursuit, nous devrons commencer à envisager des annulations de vols dès lors qu’un risque pèsera sur l’approvisionnement en juin, juillet ou août », a‑t‑il expliqué lors d’une conférence à Londres.
Les scénarios internes évoqués vont d’une réduction de 5 à 10% du programme si la pénurie reste localisée, à des coupes plus importantes sur certaines bases en cas de rupture prolongée, soit jusqu’à 25% des besoins en carburant potentiellement menacés selon ses propres estimations. Face aux questions insistantes sur sa capacité à garantir l’été, O’Leary lâche, dans un registre plus abrupt, « Que voulez‑vous que je vous dise? Nous tirons tous un peu au sort », une formule qu’il décline au Corriere da Sera: « Après mai? Qui peut le savoir, nous tirons tous à l’aveuglette. » Il en profite aussi pour attaquer frontalement Bruxelles, accusant la Commission de « perdre son temps à parler de valises cabine » plutôt que de s’attaquer au coût du système européen de quotas d’émissions (ETS) pour les compagnies aériennes.
Passagers: entre hausse des prix et risque de perturbations
Pour les voyageurs, la crise du kérosène se traduit déjà par une pression haussière sur les tarifs, que Ryanair anticipe à au moins +3% sur la saison estivale, en raison de la combinaison « contraintes de capacité et prix du pétrole plus élevés ». O’Leary conseille d’ailleurs aux clients de « réserver maintenant » plutôt que d’attendre, jugeant que les prix grimperont si les contraintes sur l’offre de sièges se confirment. Le dirigeant a par ailleurs déjà laissé entendre que, si un vol était annulé faute de carburant disponible à l’aéroport, il s’agirait à ses yeux d’une « circonstance extraordinaire », excluant une indemnisation au sens du règlement européen, tout en restant compatible avec un remboursement du billet.
Wizz Air et airBaltic fragilisées ?
Fidèle à lui-même, le PDG de Ryanair Holdings en a profité pour souffler le chaud sur d’autres compagnies, qui souffrent durement de cette flambée du kérosène. Selon lui, il existe un risque réel que « Wizz Air fasse faillite en septembre, octobre. Les sociétés de location ne sont pas prêtes à lui prêter de l’argent ni à lui donner plus d’avions. » « Si une compagnie aérienne fait faillite — et les deux candidats probables actuellement sont Air Baltic ou Wizz — cela changerait la donne » ajoute-t-il. « Si jamais ils survivent et que tout le monde fonctionne en hiver, alors je suppose qu’en hiver, nous aurons probablement des prix du pétrole légèrement plus bas, mais des pertes légèrement plus élevées. »
Une crise du kérosène aux racines géopolitiques
Les alertes de Ryanair s’inscrivent dans un contexte plus large de choc énergétique pour le transport aérien mondial, alors que la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz perturbent des flux majeurs de produits raffinés vers l’Europe. Les importations de kérosène en provenance d’autres régions, notamment des États‑Unis, ont augmenté, mais peinent à compenser totalement la désorganisation des routes habituelles.
Plusieurs compagnies européennes ont déjà ajusté ponctuellement leur programme en réponse à ces tensions et à la flambée des prix du jet fuel, tandis que les gouvernements et la Commission européenne travaillent sur des plans visant à réduire la dépendance au Golfe, à partager davantage les stocks et à mieux coordonner les priorités d’approvisionnement entre États membres.

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