Air India entre dans une phase décisive de sa reconstruction. Le groupe Tata a confié la direction générale de la compagnie à Tewolde Gebremariam, l’artisan de l’essor d’Ethiopian Airlines, tandis que son actionnaire minoritaire Singapore Airlines se montre plus exigeant avant d’apporter de nouveaux fonds.
Tewolde Gebremariam, un spécialiste des redressements
Air India a choisi un dirigeant au profil particulièrement adapté à la tâche qui l’attend. Le conseil d’administration de la compagnie a nommé, le 5 août, Tewolde Gebremariam au poste de directeur général et managing director, en remplacement de Campbell Wilson. Cet ancien patron d’Ethiopian Airlines arrive au terme de la première séquence du retour d’Air India dans le giron du conglomérat Tata, qui avait repris le transporteur public indien en 2022.
La sélection n’a rien d’anodin. Chez Ethiopian Airlines, Tewolde Gebremariam a conduit, pendant plus de dix ans, une expansion spectaculaire : les revenus du groupe ont été multipliés par plus de quatre et la flotte a presque triplé, selon Air India. Le nouveau dirigeant s’est notamment forgé une réputation dans la construction de hubs, le développement des réseaux long-courriers, la maintenance aéronautique, la formation et la conduite d’opérations dans des environnements complexes.
Dans son communiqué, N. Chandrasekaran, président de Tata Sons et d’Air India, estime que la compagnie a achevé sa phase initiale de « stabilisation, intégration et engagements de flotte » sous Campbell Wilson, et qu’elle entre désormais dans une phase « critique d’exécution et d’expansion ». Air India présente donc ce changement de commandement non comme une rupture, mais comme le passage d’un chantier de remise en ordre à une phase d’industrialisation de son modèle.
Tewolde Gebremariam a lui-même souligné l’ampleur du projet : « C’est un profond honneur de me voir confier la direction d’Air India à un moment aussi historique de son parcours », a-t-il déclaré dans le communiqué de la compagnie. Il promet de travailler sur la « fiabilité opérationnelle », l’hospitalité indienne et une croissance durable à long terme.
Le bilan contrasté de l’ère Campbell Wilson
Campbell Wilson, ancien dirigeant de Singapore Airlines, laisse une compagnie profondément transformée dans ses structures, mais encore très loin de l’équilibre économique. Depuis la reprise par Tata, Air India a mené une vaste modernisation de son identité de marque, engagé des investissements dans la flotte et conduit l’intégration de Vistara, la coentreprise entre Tata et Singapore Airlines. Cette intégration s’inscrit dans une stratégie plus large de Tata visant à réunir sous une même bannière les activités de plein service, tandis qu’Air India Express concentre l’offre low cost du groupe.
Le travail opérationnel reste toutefois considérable. Air India doit simultanément remettre à niveau ses processus, moderniser ses cabines, fiabiliser ses opérations, absorber ses commandes d’avions et faire progresser la qualité de service. Le transporteur est aussi confronté à une surveillance réglementaire renforcée après le crash d’Ahmedabad en Inde, survenu l’an dernier, qui a intensifié les exigences en matière de sécurité, de conformité et de contrôle opérationnel.
Des pertes record et un besoin de capitaux
La nomination intervient alors que la situation financière demeure préoccupante. Le groupe Air India a enregistré une perte record de plus de 2 milliards de dollars sur l’exercice 2025-2026 clos en mars. Selon Reuters, Air India a sollicité environ 1,5 milliard de dollars de nouveaux fonds propres auprès de ses deux actionnaires. Tata Sons, qui détient 74,9% du capital, aurait déjà approuvé une injection de 1,1 milliard de dollars, correspondant approximativement à sa quote-part. Singapore Airlines possède les 25,1% restants.
Le besoin de financement illustre le paradoxe d’Air India. La compagnie dispose d’un potentiel considérable dans un marché indien en forte expansion, avec une demande internationale croissante et le soutien d’un actionnaire industriel puissant. Mais elle doit financer un redressement coûteux : renouvellement des produits cabine, disponibilité de la flotte, systèmes numériques, formation, maintenance, réseau et amélioration de l’expérience passager.
Tata prévient d’ailleurs que le redressement ne sera pas rapide. Selon Reuters, N. Chandrasekaran a indiqué en juillet que la transformation d’Air India pourrait nécessiter jusqu’à une décennie. Cette temporalité explique la prudence de Singapore Airlines : le partenaire singapourien ne remet pas nécessairement en cause le potentiel du marché indien, mais souhaite mieux encadrer le risque avant de financer une nouvelle étape du plan.
Singapore Airlines réclame davantage d’influence
Singapore Airlines ne ferme pas la porte à un nouvel apport de capitaux, mais entend négocier des contreparties. D’après des sources citées par Reuters, la compagnie pourrait demander une influence accrue sur la gestion et des droits de gouvernance plus solides avant d’approuver sa participation à l’augmentation de capital. Les discussions avec Tata Sons pourraient porter sur un pouvoir de vote renforcé au conseil d’administration ainsi que sur des objectifs concrets de réduction des pertes. Singapore Airlines a précisé que son conseil d’administration « évaluera attentivement toute demande de capital supplémentaire », en tenant compte de la stratégie d’Air India, des flux de trésorerie opérationnels du groupe et de ses propres besoins d’investissement.
Cette réserve revêt une dimension particulière : Campbell Wilson, le dirigeant sortant d’Air India, venait lui-même de Singapore Airlines. L’actionnariat de Singapore Airlines ajoute une dimension politique au dossier. La compagnie singapourienne est majoritairement détenue par Temasek, le fonds d’investissement de l’État de Singapour. Celui-ci a publiquement soutenu la participation de Singapore Airlines dans Air India, tout en affirmant adopter une vision de long terme.
Un test pour l’ambition internationale de l’Inde
Pour Air India, le défi dépasse son propre bilan. Le groupe Tata veut faire de la compagnie un acteur mondial capable de mieux capter les flux entre l’Inde, l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Asie et l’Australie, en s’appuyant notamment sur les grands aéroports indiens. La reconstruction de la compagnie est donc étroitement liée à l’ambition de New Delhi de renforcer le rôle du pays dans le transport aérien international.
Air India affirme vouloir accélérer l’amélioration de la ponctualité, le renouvellement des cabines, la qualité de l’hospitalité et la connectivité mondiale. « Les passagers verront une accélération des efforts » sur ces différents fronts, assure la compagnie.

Yoann a commenté :
16 septembre 2026 - 9 h 58 min
Bon courage à lui… Malgré ses compétences avérées, la tâche sera rude tant il y a à faire ! Je l’aurais bien vu à la tête de SAA aussi dont la débacle est sans fin.
Taille du challenge a commenté :
16 septembre 2026 - 11 h 17 min
Entre se voir proposer la tête de ce qui est où deviendra tout de même une grosse , voire très grosse, compagnie aux ambitions aussi hypertrophiées que ses marchés potentiels, pour un homme qui a fait ce qu’il a fait avec Ethiopian, je crois que le challenge – et la rémunération qui ira avec- doit être bien plus motivant chez Air India que chez SAA , sa petite dizaine d’avions, ses ingerances politiques et son ciel socio economico financier plombé de nuages très bas!