La Commission européenne a jugé non conforme au droit de l’UE le projet irlandais de limitation des vols de nuit à l’aéroport de Dublin, renvoyant An Coimisiún Pleanála, la commission nationale irlandaise des recours en matière d’urbanisme et d’aménagement du territoire, à sa copie et gelant de facto l’entrée en vigueur de nouvelles contraintes opérationnelles très sensibles pour le hub irlandais.
En juillet 2025, An Coimisiún Pleanála (ACP), l’autorité nationale d’aménagement, avait approuvé un dispositif encadrant plus strictement les opérations nocturnes entre 23 h et 7 h à Dublin. Le texte fixait un plafond annuel de 35 672 mouvements d’aéronefs, soit en moyenne 98 vols par nuit, et interdisait l’utilisation de la piste nord (North Runway) sur ce créneau, sauf circonstances exceptionnelles liées notamment à la sécurité ou à des situations d’urgence. Ces restrictions venaient s’ajouter à un système de « quota de bruit » déjà prévu pour gérer l’empreinte sonore des opérations nocturnes, dispositif qui vise à favoriser les avions les moins bruyants plutôt qu’à limiter uniquement le nombre de mouvements. Les compagnies, dont Aer Lingus et Ryanair, avaient rapidement contesté ce cumul, estimant qu’ACP allait au-delà de ce qu’autorise la réglementation européenne en matière de restrictions liées au bruit.
Bruxelles invoque une « approche équilibrée »
Dans une décision formelle datée du 10 février 2026, la Commission européenne considère que la procédure suivie par l’Irlande pour introduire ces nouvelles restrictions n’est « pas conforme » au règlement (UE) n° 598/2014 sur les restrictions d’exploitation liées au bruit dans les aéroports de l’Union. Le cœur du reproche porte sur l’absence d’évaluation suffisante de mesures alternatives au plafonnement des vols. Selon Bruxelles, « les restrictions d’exploitation que l’Irlande entend introduire (…) ne suivent pas pleinement la procédure définie par le règlement (UE) 598/2014, dans la mesure où l’Irlande n’a pas examiné d’autres mesures que les restrictions d’exploitation au sens de l’article 5, paragraphe 3 ». Autrement dit, les autorités irlandaises auraient dû démontrer plus rigoureusement que d’autres options – quotas de bruit, mesures d’isolation acoustique des riverains, optimisations de trajectoires, incitations à l’utilisation d’appareils plus silencieux – ne permettaient pas d’atteindre les objectifs de réduction du bruit avant de recourir à un plafonnement strict des mouvements.
La Commission enjoint donc les autorités irlandaises d’« examiner la décision » et de l’informer de leurs intentions avant toute mise en œuvre des restrictions nocturnes. Tant que ce dialogue n’est pas abouti, aucun nouveau plafond de vols de nuit ne peut entrer en vigueur.
Un statu quo opérationnel… sous tension
Le ministère irlandais des Transports a confirmé que cette décision européenne ne change rien, à ce stade, au fonctionnement quotidien de l’aéroport : les mesures décidées par ACP en juillet 2025 n’ont en effet jamais été appliquées, puisque le projet devait d’abord être notifié et examiné au niveau européen. Concrètement, la limite d’utilisation de la piste nord reste donc fixée à la plage 7 h – 23 h, comme le prévoient les conditions de permis de construire antérieures, même si les dernières décisions nationales avaient déjà étendu progressivement la fenêtre d’usage de cette infrastructure dans le cadre d’un schéma de quota de bruit. L’aéroport demeure par ailleurs soumis à un plafond de passagers fixé à 32 millions par an, issu de décisions d’aménagement antérieures, un verrou que le gouvernement cherche désormais à faire sauter.
Le ministre des Transports, Darragh O’Brien, a rappelé qu’« An Coimisiún Pleanála, en tant qu’autorité indépendante compétente, examinera maintenant la décision de la Commission et envisagera les suites appropriées avant de mettre en œuvre toute restriction d’exploitation ». ACP devra également tenir compte du cadre posé par l’Aircraft Noise (Dublin Airport) Act 2019, qui transpose le dispositif européen et organise la gouvernance du bruit autour de Dublin.
Ryanair et les compagnies vent debout contre les plafonds
Les transporteurs basés à Dublin ont immédiatement salué la décision bruxelloise. Ryanair, premier opérateur de la plateforme, a qualifié le projet de plafond nocturne d’« illégal » au regard du droit européen et a appelé le chef du gouvernement irlandais Micheál Martin à légiférer pour abolir à la fois la limite de 98 vols de nuit et le plafond de 32 millions de passagers annuels.
La low cost irlandaise insiste sur le fait que les quotas de bruit favorisent déjà l’utilisation d’appareils de nouvelle génération, nettement moins bruyants que les avions commerciaux d’ancienne génération, et qu’un plafonnement en nombre de mouvements pénaliserait la croissance et la connectivité sans bénéfice proportionné pour les riverains. Aer Lingus tient un discours similaire, estimant qu’un schéma purement basé sur le bruit est plus adapté à la modernisation de la flotte et aux engagements environnementaux des compagnies. Michael O’Leary, directeur général de Ryanair, a par ailleurs averti que la décision européenne « ajoute de l’urgence » à l’adoption par l’Oireachtas (Parlement irlandais) d’une loi supprimant le plafond de 32 millions de passagers, engagement pris par le gouvernement plus d’un an auparavant.
Un enjeu stratégique : croissance vs acceptabilité locale
Au-delà du bras de fer juridique, l’affaire illustre la tension croissante entre développement capacitaire et acceptabilité sociale des grands aéroports européens. Dublin a accueilli autour de 31 millions de passagers en 2024 et anticipe une hausse vers 34 millions à moyen terme, portée notamment par les liaisons transatlantiques et les ambitions de hub régional.
Pour accompagner cette croissance, l’extension de l’usage de la piste nord et l’augmentation des vols de nuit sont jugées stratégiques par Dublin Airport Authority (daa), qui souligne l’importance des arrivées très matinales et des départs tardifs pour les réseaux long-courriers et les correspondances intra-européennes. À l’inverse, les riverains et certains élus locaux dénoncent la hausse du bruit nocturne, même avec des avions plus silencieux, et réclament des protections renforcées, des trajectoires optimisées et des plafonds clairement définis.
Le règlement (UE) 598/2014 impose précisément une approche dite « équilibrée », combinant évaluation des besoins de capacité, cartographie du bruit, mesures d’atténuation passives (isolation, aides aux riverains) et restrictions d’exploitation en dernier ressort, lorsque les autres options s’avèrent insuffisantes. La décision de la Commission ne ferme donc pas la porte à des limitations nocturnes à Dublin, mais exige qu’elles soient mieux justifiées, proportionnées et intégrées à une stratégie globale de gestion du bruit.
Un projet de loi pour lever le cap de 32 millions de passagers
En parallèle du dossier bruit, le gouvernement irlandais avance sur un autre front structurant : la remise en cause du plafond de 32 millions de passagers annuels, également issu de décisions de planification. Le 10 février 2026, Darragh O’Brien a obtenu l’accord du Cabinet pour la rédaction prioritaire du « Dublin Airport (Passenger Capacity) Bill 2026 », qui doit lui donner le pouvoir de modifier ou d’abroger ce cap. « Ce gouvernement reconnaît l’importance stratégique de l’aéroport de Dublin en tant que principale porte d’entrée internationale et le rôle vital qu’il joue pour la croissance économique, la connectivité et l’emploi dans tout le pays », a déclaré le ministre en annonçant ce projet de loi. Le schéma prévoit que, avant toute décision, le ministre consulte An Coimisiún Pleanála, chargé de réaliser les évaluations nécessaires au regard du droit de l’UE, y compris en matière de bruit et d’environnement.
Le Joint Oireachtas Committee on Transport a lancé une consultation publique sur ce texte, invitant citoyens, acteurs économiques et associations de riverains à soumettre leurs observations. L’issue de ce débat conditionnera la capacité de Dublin à poursuivre son développement comme hub international tout en respectant les exigences européennes et les attentes des communautés locales.

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