La mise aux enchères prochaine du Falcon 50 saisi à Punta Cana, en République dominicaine, marque l’épilogue d’« Air Cocaïne », une affaire de trafic de stupéfiants aussi tentaculaire que médiatisée, ouverte en 2013 et close judiciairement en France depuis 2022.

Un Falcon 50 au marteau, treize ans après la saisie
En mai, les autorités dominicaines doivent vendre aux enchères le jet privé Falcon 50 immobilisé en mars 2013 avec 26 valises contenant environ 680 kilos de cocaïne à son bord, sur le tarmac de l’aéroport de Punta Cana. Le prix de départ du jet d’affaires a été fixé à environ 1,6 million de dollars par l’Institut national chargé de la garde et de la gestion des biens saisis, confisqués et faisant l’objet d’une procédure d’extinction de propriété (INCABIDE), qui inclura l’avion dans une vente comprenant aussi appartements, bijoux et yachts issus d’autres dossiers de trafic de drogue, de blanchiment et de corruption.

« La République dominicaine va vendre aux enchères en mai l’avion confisqué dans l’affaire Air Cocaïne », a annoncé l’organisme public chargé de gérer ces biens, entérinant la fin matérielle de ce dossier à rebondissements. À bord de l’appareil, censé rallier Saint‑Tropez, se trouvaient les pilotes français Pascal Fauret et Bruno Odos, ainsi que deux autres Français, Nicolas Pisapia et Alain Castany.

Une affaire née sur le tarmac de Punta Cana
L’affaire éclate dans la nuit du 19 au 20 mars 2013 lorsque la police dominicaine, agissant sur renseignement, interpelle l’équipage et découvre les valises remplies de cocaïne dans le Falcon 50 exploité par la compagnie aérienne française SN‑THS (Société nouvelle Trans Hélicoptère Services). Les quatre Français sont arrêtés alors qu’ils s’apprêtent à décoller vers la France, et la presse baptise aussitôt ce dossier « Air Cocaïne » en référence à la quantité exceptionnelle de drogue saisie et au profil des pilotes.

Ancien pilotes de chasse de la Marine, Pascal Fauret et Bruno Odos, longtemps considérés comme des professionnels irréprochables, affirmeront dès le début avoir été piégés et n’avoir jamais eu connaissance de la présence de cocaïne à bord. « Nous n’avons jamais été des trafiquants, nous avons été pris dans un système qui nous dépasse », répéteront‑ils au fil des audiences, en France comme en République dominicaine.

Condamnations en République dominicaine et évasion spectaculaire
En 2015, la justice dominicaine condamne les deux pilotes et leurs co‑prévenus à vingt ans de prison pour trafic de drogue, une décision qui déclenche une vive émotion en France et mobilise leurs soutiens. Après environ quinze mois de détention, Pascal Fauret et Bruno Odos parviennent à quitter clandestinement l’île par la mer, à bord d’un bateau qui les conduit jusqu’en métropole, dans des conditions restées en partie opaques.

Leur retour en France relance le volet français de la procédure, tandis que la République dominicaine maintient leur condamnation par contumace.

Un feuilleton judiciaire en France
En parallèle de l’instruction dominicaine, une vaste enquête est menée en France pour démanteler le réseau soupçonné d’organiser des rotations de cocaïne entre les Caraïbes, l’Amérique latine et l’Europe via des jets privés affrétés par des intermédiaires. Elle met en cause notamment les dirigeants de la compagnie SN‑THS, Pierre‑Marc Dreyfus et Fabrice Alcaud, ainsi que Ali Bouchareb, considéré comme le commanditaire des vols litigieux.

Au terme d’un premier procès d’assises en 2019, sept des neuf accusés sont reconnus coupables et condamnés à des peines allant jusqu’à dix‑huit ans de réclusion pour importation de stupéfiants en bande organisée, tandis que deux prévenus sont acquittés. « Des peines lourdes ont été prononcées dans ce dossier emblématique du trafic transatlantique de cocaïne », souligne alors la cour, qui insiste sur la structuration du réseau autour de vols privés présentés comme des déplacements d’affaires.

Des pilotes finalement acquittés, des organisateurs condamnés
En appel, la justice française revoit en profondeur la situation des pilotes, qui obtiennent leur acquittement en 2021 après avoir été condamnés à six ans de prison en première instance. La cour d’assises spéciale estime que les éléments à charge ne suffisent pas à démontrer qu’ils avaient connaissance du chargement de cocaïne, malgré les réquisitions contraires de l’avocat général.

En revanche, la même cour confirme et précise les responsabilités des organisateurs présumés du trafic. Ali Bouchareb est condamné à dix‑huit ans de réclusion criminelle pour son rôle de commanditaire, tandis que les dirigeants de SN‑THS, Pierre‑Marc Dreyfus et Fabrice Alcaud, écopent chacun de six ans de prison pour « importation de stupéfiants en bande organisée ». « Nous contestons avoir eu la moindre connaissance de transports de cocaïne à bord de nos appareils », affirmeront‑ils cependant jusqu’au bout, dénonçant un « détournement » de leurs avions par les trafiquants.

La Cour de cassation ferme le ban
En 2022, la Cour de cassation met un terme définitif au volet français de l’affaire en confirmant les décisions prononcées contre les dirigeants de SN‑THS et contre Ali Bouchareb. La plus haute juridiction judiciaire valide ainsi l’analyse des juges du fond sur la réalité d’un trafic structuré et sur la connaissance des principaux protagonistes de l’usage criminel des vols privés.

Ce dernier arrêt vient clore un feuilleton judiciaire entamé près de dix ans plus tôt, marqué par une multiplicité de procédures, de rebondissements et de recours. « Après des années de combats judiciaires, nous avons le sentiment d’être enfin sortis du tunnel », confiera l’un des avocats de la défense à l’issue de cette décision, tout en regrettant « la violence de la machine pénale » pour certains mis en cause.

Une affaire devenue objet médiatique
Au fil des années, « Air Cocaïne » dépasse largement le cadre des chroniques judiciaires pour devenir un cas d’école des nouveaux circuits du narcotrafic par voie aérienne privée. L’affaire inspire une mini‑série documentaire, d’abord diffusée sur Canal+ puis reprise sur Netflix, qui retrace le parcours des protagonistes et les zones d’ombre de l’enquête.

« C’est le point de départ de l’une des affaires les plus rocambolesques et extravagantes de ces dix dernières années », résume le documentaire, insistant sur le contraste entre le glamour supposé des jets privés et la réalité de l’acheminement industriel de cocaïne vers l’Europe. La vente aux enchères du Falcon 50, transformé en simple actif parmi d’autres biens saisis, symbolise désormais la fin de cette saga, même si les questions sur d’éventuels complices et sur l’ampleur réelle du réseau restent en partie sans réponse.

Épilogue d’« Air Cocaïne » : le Falcon 50 aux enchères en République dominicaine 1 Air Journal