À quelques semaines de la publication du rapport final sur le crash du vol AI171 à Ahmedabad, qui a coûté la vie à 260 personnes en juin 2025, Air India traverse une crise multidimensionnelle. Entre pertes financières record, vacance de leadership et incidents opérationnels à répétition, la compagnie indienne peine à maintenir le cap de son ambitieux plan de redressement engagé depuis sa privatisation.
Un rapport d’accident très attendu
Moins d’un an après la catastrophe du vol Air India AI171, les regards se tournent vers le Bureau indien d’enquête sur les accidents aériens (AAIB), dont les conclusions définitives sont attendues d’ici juin 2026. Le Boeing assurant la liaison Ahmedabad–Londres s’était écrasé quelques secondes après son décollage le 12 juin 2025, provoquant la mort de 260 personnes. Ce drame constitue l’un des accidents aériens les plus meurtriers de ces dernières années impliquant un transporteur indien. Il intervient dans un contexte où Air India tentait de redorer son image après des décennies de gestion publique marquée par des difficultés structurelles.
Un rapport préliminaire qui pointe une coupure brutale de l’alimentation en kérosène des deux moteurs
Le rapport préliminaire de l’AAIB sur le crash du vol Air India 171, publié un mois après l’accident, pointe avant tout une coupure brutale de l’alimentation en kérosène des deux moteurs quelques secondes après le décollage d’Ahmedabad, entraînant une perte simultanée de puissance et rendant toute remise de gaz impossible. Selon les premières analyses des enregistreurs de vol, cette coupure aurait été provoquée par la manipulation – volontaire ou accidentelle – des interrupteurs d’alimentation carburant, tandis qu’un dispositif censé empêcher toute action involontaire pourrait ne pas avoir fonctionné comme prévu. Le rapport, qui dédouane pour l’instant le motoriste et le constructeur en l’absence d’élément indiquant une défaillance structurelle, ne tranche pas encore entre erreur humaine, défaut technique, problème de maintenance ou vulnérabilité de conception, et insiste sur le caractère provisoire de ces conclusions dans l’attente d’expertises supplémentaires et d’analyses plus fines des systèmes de bord.
Une compagnie fragilisée de toutes parts
Alors que l’enquête touche à sa fin, la situation de la compagnie ne cesse de se dégrader. Selon Bloomberg, Air India aurait enregistré une perte de 2,4 milliards de dollars sur l’exercice clos en mars 2026, faisant d’elle l’entité la plus déficitaire du conglomérat Tata Group, qui l’a reprise à l’État indien en 2022. Dans ce contexte, le directeur général Campbell Wilson a quitté ses fonctions avant la fin de son mandat en avril 2026, ouvrant une période d’incertitude stratégique. Air India n’a pas souhaité répondre aux questions détaillées de la BBC, mais plusieurs experts pointent un manque de direction à un moment critique. « Ils avaient besoin d’une vision claire dès maintenant », souligne Jitendra Bhargava, ancien directeur exécutif d’Air India, cité par la BBC. « La compagnie s’était donné cinq ans pour se transformer après la privatisation, mais il existe un décalage important entre les ambitions et leur mise en œuvre. »
Un redressement sous-estimé
Pour de nombreux observateurs, Tata Group aurait sous-estimé l’ampleur des difficultés héritées de l’ancienne compagnie nationale. La modernisation de la flotte, la refonte des opérations et la transformation de la culture d’entreprise se révèlent plus complexes que prévu. L’arrivée de dirigeants de Singapore Airlines — actionnaire à 25,1% — au siège de Mumbai en avril a ravivé les spéculations sur un rôle accru du partenaire singapourien dans la gestion de la compagnie. Des discussions internes sur des mesures de réduction des coûts ont également été rapportées par la presse locale, évoquant des « temps difficiles » à venir, sans plan de licenciement massif à ce stade (PTI).
Des incidents opérationnels préoccupants, un environnement extérieur défavorable
Au-delà des enjeux financiers et managériaux, la fiabilité opérationnelle d’Air India suscite des inquiétudes croissantes. En mars 2026, un vol Delhi–Vancouver a dû faire demi-tour après près de huit heures de vol faute d’autorisation réglementaire pour pénétrer dans l’espace aérien canadien — un incident rarissime dans l’aviation commerciale moderne. Par ailleurs, l’autorité de l’aviation civile indienne (DGCA) avait déjà relevé en 2025 pas moins de 51 violations de sécurité lors de son audit annuel, dont sept jugées critiques — un signal préoccupant dans un secteur où la conformité réglementaire est fondamentale.
À ces difficultés internes s’ajoute un contexte opérationnel dégradé. Les fermetures d’espaces aériens liées aux tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, ont allongé les routes et renchéri les coûts d’exploitation. Parallèlement, la hausse des prix du carburant dans la région accentue la pression financière sur la compagnie. Air India est également pénalisée par l’interdiction persistante de survoler le Pakistan, imposée dans un contexte de relations diplomatiques tendues entre les deux pays.
Ces facteurs exogènes viennent compliquer un redressement déjà fragile, alors même qu’Air India cherche à rivaliser avec les grandes compagnies du Golfe et à s’imposer sur le marché international long-courrier.
Une image encore à reconstruire
Enfin, l’accumulation d’incidents et la médiatisation du crash d’Ahmedabad continuent de peser sur la réputation de la compagnie. L’amélioration de l’expérience passager et de la ponctualité — axes clés du plan de transformation — semble pour l’instant insuffisante pour inverser la perception du public.
La publication imminente du rapport de l’AAIB pourrait marquer un tournant. Selon ses conclusions, Air India pourrait être confrontée à de nouvelles exigences réglementaires, voire à une remise en cause plus profonde de ses pratiques opérationnelles.

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