Le Japon mise sur l’huile de friture pour verdir le kérosène de ses avions. Dans tout le pays, les ménages sont encouragés à rapporter leur huile de cuisson usagée, devenue une matière première stratégique pour les carburants d’aviation durables.

A travers l’archipel, des milliers de foyers participent à un vaste programme de collecte. Leur huile de cuisine est déposée dans des points de récupération installés dans les commerces de proximité. Quelque 300 supermarchés participent déjà au projet public‑privé baptisé « Fry to Fly », littéralement « de la friture au vol ». L’initiative s’inscrit dans la stratégie énergétique d’un pays pauvre en ressources naturelles et très dépendant des importations. Les tensions au Moyen‑Orient ont renforcé la volonté de sécuriser l’approvisionnement en carburant tout en réduisant l’empreinte carbone du transport aérien.

Le gouvernement vise un objectif clair : faire en sorte qu’un dixième du carburant aérien utilisé au Japon provienne de sources durables d’ici 2030. La quatrième économie mondiale estime ses besoins à environ 1,7 million de kilolitres de carburant d’aviation durable (SAF) à cet horizon, dont une part importante pourrait être produite localement à partir d’huile de cuisson usagée, une ressource « relativement peu coûteuse » selon les autorités.

Objectifs ambitieux, défis considérables
Pour l’heure, le chemin reste long. Faute de matières premières en quantité suffisante et d’infrastructures adaptées, la production nationale de SAF plafonne à environ 30 000 kilolitres, soit seulement 0,3% de la consommation totale de kérosène du pays.

« Nous sommes confrontés à une réalité bien plus dure que prévu », ont insisté en mai les deux principales compagnies aériennes japonaises, All Nippon Airways (ANA) et Japan Airlines (JAL), lors d’une présentation conjointe consacrée au SAF. Les deux transporteurs reconnaissent que le secteur aérien fait partie des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre et que l’échec à atteindre les volumes de carburant durable prévus pour 2030 entraînerait des surcoûts pour les raffineurs comme pour les compagnies aériennes.

Même dans un scénario où chaque goutte d’huile usagée serait récupérée, le pays ne pourrait couvrir qu’environ un quart de ses besoins en SAF à l’horizon 2030, soit 550 000 kilolitres, selon UCO Japan, un groupement d’entreprises spécialisées dans le recyclage de ces huiles. Les analystes jugent donc « virtuellement inévitables » des importations de carburant durable ou d’huiles usagées, au moins tant que d’autres technologies – comme les carburants issus du bioéthanol – ne seront pas disponibles à grande échelle.

Un effort national pour accélérer la collecte
Les pouvoirs publics et les industriels ont néanmoins décidé d’accélérer. « Si nous ne commençons pas maintenant, nous n’y arriverons tout simplement pas d’ici 2030 », avertit Yasushi Sato, responsable à la ville de Tokyo, qui coordonne la collecte auprès des 7,8 millions de foyers de la capitale.

La municipalité a distribué 13 000 entonnoirs en plastique munis de codes QR détaillant les consignes de collecte, après n’avoir rassemblé que 160 kilolitres d’huile en 2024 – de quoi alimenter un Boeing 787 Dreamliner pendant seulement 17 heures de vol, selon des calculs cités par Reuters. De grandes entreprises comme Fujifilm récupèrent désormais l’huile des cafétérias de leurs employés, tandis que les enseignes de distribution Aeon, Ito‑Yokado et 7‑Eleven multiplient les points de collecte.

Une filière SAF encore en construction
Côté industriel, le mouvement s’accélère aussi. La société d’ingénierie JGC a lancé, avec Cosmo Energy et le producteur de biodiesel REVO International, la première unité de SAF à l’échelle commerciale au Japon, d’une capacité annuelle d’environ 30 000 kilolitres.

Le leader du raffinage Eneos souligne que le volume d’huile collecté sera déterminant pour décider de la poursuite de son partenariat avec Mitsubishi Corporation, qui vise à produire 400 000 kilolitres de SAF après l’exercice fiscal 2028. Le gouvernement rappelle que 2026 sera une année pivot, les raffineurs devant prendre leurs décisions finales d’investissement pour tenir l’échéance de 2030.

Pour Motoomi Suzuki, économiste senior au Norinchukin Research Institute, « l’objectif est incroyablement ambitieux », mais l’huile de cuisson usagée reste « la seule option viable dans un avenir proche » pour bâtir une filière nationale de carburants d’aviation durables.

« De la friture au vol » : le Japon lance une collecte nationale d’huile de cuisine pour produire du SAF 1 Air Journal

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