Réunis à Prague du 22 au 24 juin, plus de 500 dirigeants d’aéroports européens planchent sur un constat désormais difficile à ignorer : la reprise du trafic ne garantit plus la résilience économique du secteur.
ACI Europe, qui représente plus de 500 plateformes sur le continent, met en garde contre un modèle de croissance arrivé en bout de course, au moment même où les besoins d’investissements explosent sous l’effet des exigences climatiques, réglementaires et de modernisation des infrastructures.
Une reprise du trafic qui masque des fractures
Olivier Jankovec, directeur général d’ACI Europe, a rappelé que le secteur est engagé dans « une transition profonde » où la résilience du trafic ne doit pas être confondue avec la résilience économique. « Les aéroports européens découvrent que la reprise n’est pas synonyme de résilience », a‑t‑il souligné, estimant que les plateformes font face à « un fossé croissant entre la dynamique de trafic, la rentabilité et les besoins d’investissement ».
Selon les données présentées, seule une soixantaine de pour cent des plateformes européennes ont retrouvé leurs volumes de passagers de 2019, avec un retard persistant des petits aéroports régionaux. La croissance se concentre sur certains marchés plus « immatures », tirés par la demande loisirs et l’expansion des transporteurs ultra low cost, tandis que les grands groupes de compagnies de réseau se recentrent sur leurs hubs et privilégient la consolidation plutôt que l’ouverture de nouvelles lignes.
Un marché aéroportuaire à plusieurs vitesses
ACI Europe décrit un marché désormais « multi‑vitesse », où le pouvoir de négociation a largement basculé du côté des compagnies aériennes. « Les principaux groupes européens de compagnies de réseau et les transporteurs ultra low cost ont construit de solides positions de marché au cours des dernières années », a rappelé Olivier Jankovec, en soulignant que les low cost continuent d’étendre sélectivement leurs dessertes point‑à‑point, contournant le modèle hub‑and‑spoke traditionnel.
Cette recomposition alimente une concurrence accrue entre aéroports pour attirer ou maintenir des capacités, avec à la clé une pression renouvelée sur les revenus et sur la capacité d’investissement, en particulier pour les plateformes régionales dépendantes d’un nombre limité de transporteurs. Pour nombre de ces aéroports, le risque est d’entrer dans une spirale où trafic insuffisant, contraintes tarifaires et besoins d’investissements réglementaires ou environnementaux deviennent difficilement conciliables.
Des résultats 2025 en amélioration, mais fragiles
Sur le plan financier, l’exercice 2025 marque un retour dans le vert, mais sur des bases jugées fragiles par la profession. Les aéroports européens ont dégagé un bénéfice net de 11,8 milliards d’euros, soit en moyenne 4,5 euros par passager, pour des recettes totales de 63,8 milliards d’euros, en hausse d’environ 11% par rapport à l’année précédente.
Ce redressement s’appuie en grande partie sur la diversification des revenus non aéronautiques – commerces, restauration, immobilier, parkings, publicité –, qui ont progressé d’environ 14% et ont permis aux recettes par passager, en termes réels, de dépasser légèrement le niveau d’avant‑crise. Mais, dans le même temps, les coûts totaux ont augmenté d’environ 9%, tirés notamment par la hausse des coûts du capital de plus de 12%, reflétant à la fois l’inflation et le renchérissement du financement des infrastructures. « Le redressement financier a été âprement gagné », a résumé Olivier Jankovec, en rappelant que les aéroports évoluent désormais dans un environnement « beaucoup plus difficile, où les coûts augmentent, les risques se multiplient et les retours sur investissement deviennent plus incertains ».
Le « Great Decoupling » : un modèle de croissance à réinventer
C’est dans ce contexte qu’ACI Europe met en avant le concept de « Great Decoupling », soit la nécessité de découpler la viabilité financière et la capacité d’investissement des aéroports de la seule croissance des volumes. Pendant des décennies, le modèle reposait sur un cercle vertueux simple : plus de passagers, plus de recettes, donc plus d’investissements et, en retour, davantage de connectivité et de retombées économiques. « That growth-driven model is no longer reliable and no longer sufficient », insiste l’association.
Les analyses menées avec le Boston Consulting Group, réunies dans le rapport « Decoupling Financial Viability from Volume Growth: Charting the Way Forward for Europe’s Airports », estiment qu’entre 45 et 75 milliards d’euros de création de valeur (EBITDA) pourraient disparaître sur les vingt prochaines années si aucune mesure corrective n’est adoptée. Dans le même temps, les besoins d’investissement cumulés des aéroports européens sont évalués à 360 milliards d’euros d’ici 2040, pour moderniser des infrastructures vieillissantes, renforcer la cybersécurité et la sûreté, digitaliser les opérations, décarboner les activités et adapter les plateformes aux impacts du changement climatique.
« Le secteur passe d’un monde où la connectivité était financée par la croissance à un monde où c’est désormais la connectivité qui doit financer la transformation », a résumé Olivier Jankovec, y voyant « un changement profond aux implications majeures pour la compétitivité, la cohésion et la résilience économique de l’Europe ». Concrètement, ACI Europe appelle les plateformes à intensifier leurs efforts de diversification des revenus et à augmenter leurs recettes unitaires – y compris via les redevances d’usage –, tout en poursuivant les gains d’efficacité opérationnelle.
Une vague d’investissements sous contraintes climatiques et réglementaires
Les investissements qui s’annoncent ne sont plus seulement corrélés à la croissance du trafic, insiste ACI Europe, mais de plus en plus dictés par des attentes sociétales, des obligations réglementaires et des objectifs de résilience stratégique. Outre la mise à niveau des terminaux et des systèmes de contrôle, les aéroports doivent financer la décarbonation de leurs propres opérations (électrification des airsides, alimentation électrique au sol, bâtiments bas carbone), l’intégration de nouvelles énergies (carburants durables d’aviation, hydrogène, nouvelles capacités de recharge électrique) et la mise en œuvre de solutions numériques avancées comme la biométrie.
Selon les estimations relayées par ACI Europe, les dix plus grands aéroports européens concentreraient à eux seuls près de 36 milliards d’euros d’investissements sur les cinq prochaines années, mais les besoins sont tout aussi structurants pour les plateformes régionales qui doivent adapter leurs infrastructures aux nouvelles normes environnementales et de sûreté. Un rapport récent soutenu par ACI Europe recommande notamment de préserver certains dispositifs d’aides aux aéroports régionaux, de réviser les règles d’attribution de créneaux horaires et de soutenir le déploiement des carburants durables et des technologies de biométrie pour maintenir la compétitivité du système aéroportuaire européen.
Un message direct aux régulateurs européens
Pour ACI Europe la question est désormais éminemment politique : sans cadre réglementaire adapté, les aéroports ne parviendront pas à rester “investissables” tout en assurant la connectivité du continent. « Cela exige absolument que les régulateurs prennent pleinement la mesure du défi de découplage auquel fait face l’industrie aéroportuaire », a insisté Olivier Jankovec, appelant les autorités à dépasser le “mantra” selon lequel geler ou réduire les redevances aéroportuaires serait systématiquement la meilleure option pour les consommateurs et la société.

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