IATA constate un net coup d’arrêt du fret aérien en mars, avec une demande mondiale en recul de 4,8% sur un an, essentiellement sous l’effet des perturbations massives dans les hubs du Golfe provoquées par la guerre au Moyen-Orient. 

La guerre au Moyen-Orient casse l’élan du fret

Selon les données publiées le 29 avril, la demande mondiale de fret, mesurée en tonnes-kilomètres cargo (CTK), a reculé de 4,8% en mars 2026 par rapport à mars 2025, et de 5,5% pour le seul trafic international. Dans le même temps, la capacité (ACTK) s’est contractée de 4,7% au niveau mondial, et de 6,8% pour les seules opérations internationales, laissant un coefficient de remplissage cargo quasiment inchangé à 47,9%.

Pour Willie Walsh, directeur général de l’IATA, «la demande de fret aérien a diminué de 4,8% en mars par rapport à l’année précédente, principalement en raison des perturbations sévères dans les grands hubs du Golfe provoquées par la guerre au Moyen-Orient ». Il rappelle que «le ralentissement saisonnier habituel après le Nouvel An lunaire a également contribué à ce repli », tout en soulignant que «les tendances sous-jacentes restent solides, les dernières prévisions de l’OMC et du FMI continuant de tabler sur une croissance en 2026 ».

L’onde de choc géopolitique est spectaculaire : d’après l’analyse économique de l’IATA, les transporteurs du Moyen-Orient ont retiré à eux seuls près de 1,7 milliard de CTK du marché en mars, effaçant largement les gains enregistrés sur d’autres régions. Le conflit déclenché fin février a entraîné l’annulation ou le reroutage de la grande majorité des vols vers et depuis la région, avec plus de 70% des sièges-kilomètres disponibles (ASK) supprimés en quelques jours, selon des travaux antérieurs d’IATA sur les perturbations au Moyen-Orient.

Afrique et Asie en tête, le Moyen-Orient s’effondre

La lecture régionale du marché montre un monde du fret à deux vitesses.

  • Afrique : les compagnies africaines signent la meilleure performance mondiale, avec une hausse de 7,0% de la demande en mars, alors même que leur capacité recule de 4,6%, ce qui porte le coefficient de remplissage à 49,6% (+5,4 points). Cette dynamique est nourrie par des flux de contournement de la zone du Golfe et par le couloir Afrique–Asie, en forte expansion.
  • Asie-Pacifique : les transporteurs de la région voient leur demande progresser de 5,4% et leur capacité de 5,0%, pour un coefficient de remplissage de 48,9%. Le trafic intra-asiatique reste robuste, tout comme les échanges avec l’Europe et l’Amérique du Nord.
  • Europe : les compagnies européennes enregistrent une croissance modérée de 2,2% de la demande pour une capacité en hausse de 4,2%, ce qui dégrade le taux de remplissage à 59,9% (-1,1 point), le plus élevé de toutes les régions.
  • Amérique du Nord : les transporteurs nord-américains voient la demande reculer de 1,2% et la capacité de 1,1%, avec un coefficient de remplissage quasiment stable à 40,6%.
  • Amérique latine et Caraïbes : la demande progresse de 1,8%, mais la capacité augmente plus vite (+5,1%), entraînant une baisse du taux de remplissage à 38,3%.
  • Moyen-Orient : la région concentre le choc. La demande de fret s’y effondre de 54,3%, la capacité de 52,4%, et le coefficient de remplissage recule à 45,7%.

L’analyse mensuelle de l’IATA souligne que la contraction du Moyen-Orient, à -54,3% en CTK, est de loin la plus sévère, reflétant la dégradation soudaine de la connectivité des hubs du Golfe et une utilisation des flottes fortement réduite. À l’inverse, l’Afrique (+7,0%) et l’Asie-Pacifique (+5,5% pour l’international) restent orientées à la hausse, portées par les flux de dérivation et par la vigueur du commerce régional.

Des routes Golfe–centrées en chute libre, l’axe Europe–Asie résiste

L’IATA relève une forte divergence entre grands flux mondiaux. Le corridor Afrique–Asie affiche la plus forte croissance, avec une demande en hausse de 22,6% sur un an et neuf mois consécutifs d’expansion, porté par le repositionnement des flux et par la montée des échanges entre les deux continents.

Les échanges Europe–Asie progressent de 14,2%, prolongeant une impressionnante série de 37 mois de croissance continue et bénéficiant des reroutages de fret qui évitent les hubs du Golfe, au prix de temps de vol plus longs. Le trafic intra-asiatique reste également bien orienté, en hausse de 7,5%, soutenu par les chaînes de valeur régionales et par la production manufacturière en Asie.

À l’opposé, les flux liés au Golfe sont sinistrés : le corridor Moyen-Orient–Asie recule de 58,6% et l’axe Europe–Moyen-Orient de 57,6%, après des mois de croissance avant le conflit. La liaison Europe–Amérique du Nord bascule également en territoire négatif (-3,4%), marquant sa première contraction annuelle depuis près d’un an, dans un contexte de normalisation après les surcharges liées aux tensions tarifaires antérieures.

L’analyse détaillée de l’IATA montre par ailleurs que les avions tout-cargo résistent nettement mieux que le fret en soute : en mars, les volumes transportés par les cargo dédiés ne reculent que de 0,9% sur un an, contre une chute de 12,1% pour les capacités soute des avions passagers, plus exposées aux réductions de programme et aux ruptures de connectivité via le Golfe.

Kérosène : un choc de coûts historique

Au-delà du conflit au Moyen-Orient, les conditions économiques du fret sont bouleversées par un choc énergétique d’ampleur. L’IATA relève que le prix moyen mondial du kérosène a bondi de 106,6% en glissement annuel en mars, sur fond de hausse de 43,1% du Brent et d’explosion des marges de raffinage (+320% à +390% selon les indicateurs suivis), poussant le carburant à son plus haut niveau en plus de vingt ans.

« Tous les regards sont tournés vers l’approvisionnement en carburant et son prix, qui devraient mettre à l’épreuve la résilience du secteur dans les prochains mois », avertit Willie Walsh. Face à cette flambée, les rendements cargo ont grimpé d’environ 14 à 19% sur un an selon les segments analysés par l’IATA, dans un environnement «nettement inflationniste » pour les tarifs de fret aérien, accentué par les détours de routage et les transferts de volumes depuis la mer.

Plusieurs transporteurs internationaux, notamment en Europe et en Asie, ont d’ores et déjà réintroduit ou renforcé des surcharges carburant pour le fret, afin de compenser la hausse des coûts d’exploitation. Les compagnies du Moyen-Orient, historiquement positionnées sur le transit intercontinental à forte intensité carburant, se trouvent au cœur de cette double pression – géopolitique et énergétique.

Un contexte macroéconomique encore porteur, malgré la fragmentation

Paradoxalement, ce retournement du fret intervient alors que les indicateurs macroéconomiques restent globalement favorables. La production industrielle mondiale a progressé de 3,1% sur un an en février, signant un 38ᵉ mois consécutif d’expansion, tandis que le commerce mondial de biens bondissait de 8% sur la même période, selon les données compilées par l’IATA.

Fret aérien : le conflit au Moyen-Orient torpille les hubs du Golfe, IATA sonne l’alarme 1 Air Journal

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