Un an après la découverte en Iran de cinq Boeing 777-200ER portant encore la trace administrative de Madagascar, la justice malgache ouvre, mardi 22 septembre, le procès de 33 prévenus. Au cœur du dossier : des certificats provisoires délivrés pour un convoyage et une maintenance au Kenya, puis utilisés — selon l’accusation — dans un montage ayant conduit les cinq gros-porteurs du Cambodge à l’Iran, où ils ont été associés à Mahan Air, compagnie visée par des sanctions américaines.

L’affaire est devenue, en quelques semaines à l’été 2025, l’un des plus embarrassants scandales aéronautiques et politico-financiers de Madagascar. Elle pose une question simple, mais d’une rare portée : comment cinq Boeing 777-200ER, jamais exploités sur la Grande Île, ont-ils pu recevoir des documents de l’aviation civile malgache avant de se retrouver en Iran ? Devant le Pôle anti-corruption (PAC) d’Antananarivo, 33 personnes et entités doivent comparaître. Les poursuites mentionnées dans le dossier vont de la corruption au faux et usage de faux, en passant par le blanchiment, l’association de malfaiteurs, l’abus de fonction et la mise en danger de la sécurité de l’État.

Cinq Boeing 777-200ER, de Singapore Airlines à une filière opaque

Les appareils concernés sont cinq Boeing 777-200ER, anciens avions de Singapore Airlines. Ces biréacteurs long-courriers, capables d’emporter plusieurs centaines de passagers selon leur aménagement, appartiennent à une génération que de nombreux opérateurs retirent progressivement du service au profit d’avions plus récents et moins consommateurs de carburant. Leur carrière ne s’est toutefois pas arrêtée avec la compagnie singapourienne. Les appareils ont ensuite été placés dans une chaîne de transactions et de transferts dont Madagascar constitue un maillon administratif, mais non une base opérationnelle effective. Les avions ont obtenu des immatriculations provisoires malgaches avec la mention « 5R », préfixe international de Madagascar. Elles ont été attribuées le 17 janvier 2025 à Udaan Aviation, une structure qui projetait officiellement une exploitation des appareils à Madagascar.

L’entreprise liée à ce projet, Udaan Potentials Ltd, avait été enregistrée à Antananarivo en 2023 avec un objet très large, mêlant aviation, aquaculture, commerce et exportation de produits locaux. Son capital déclaré ne s’élevait alors qu’à 2 millions d’ariarys, soit moins de 400 euros — un montant dérisoire au regard du financement, de l’exploitation ou même du maintien en condition de cinq Boeing 777.

De la Chine au Cambodge, puis à l’Iran

La chronologie aéronautique est au centre du procès. L’Aviation civile de Madagascar (ACM) reconnaît avoir délivré, le 17 janvier 2025, deux documents provisoires à Udaan Aviation : un certificat d’immatriculation et un certificat de navigabilité. L’objectif déclaré était alors limité : permettre le convoyage des avions, alors basés en Chine, vers le Kenya, où ils devaient faire l’objet d’opérations de maintenance. Ces certificats étaient valables trois mois, jusqu’au 17 avril 2025. Or, les appareils n’ont pas rejoint le Kenya pendant cette période. Ils ont ensuite été repérés au Cambodge, avant de quitter l’aéroport international de Siem Reap-Angkor le 15 juillet 2025 à destination de plusieurs aéroports iraniens.

L’ACM affirme que les documents utilisés après leur expiration avaient été falsifiés : la date de validité aurait été modifiée afin de la repousser jusqu’au 12 juillet 2025. L’autorité malgache dit aussi avoir été alertée, dès le 20 juin 2025, par les autorités cambodgiennes sur le caractère suspect de certains documents relatifs à trois des avions. Elle a alors porté plainte pour « faux et usage de faux ».

La trajectoire opérationnelle ainsi reconstituée est particulièrement sensible : une immatriculation provisoire malgache, obtenue pour un convoyage annoncé vers le Kenya ; une présence ultérieure au Cambodge ; enfin, le départ des cinq gros-porteurs vers l’Iran. Les appareils auraient transité par l’Afghanistan avant leur arrivée en Iran. Cette séquence, si elle est établie à l’audience, illustrerait l’utilisation de documents aéronautiques expirés ou falsifiés dans un processus de déplacement international d’avions civils.

L’implication de Madagascar, entre défaillance et fraude présumée

L’enjeu judiciaire est précisément de déterminer jusqu’où a pu aller l’implication de responsables, d’intermédiaires et de sociétés dans le dispositif. Madagascar ne reproche pas seulement à des acteurs privés d’avoir abusé de ses documents : l’enquête cherche aussi à établir les responsabilités au sein de l’administration aéronautique et des réseaux d’affaires qui ont entouré l’opération.

Le gouvernement a rapidement pris la mesure du scandale. Le ministre des Transports et de la Météorologie, Valéry Ramonjavelo, a été limogé à la fin de juillet 2025. La procédure a également visé des responsables de l’aviation civile, dont l’ancien directeur général de l’ACM, le colonel Gervais Damasy. Le dossier s’est élargi à des personnalités politiques et économiques de premier plan. Parmi les personnes citées figurent notamment l’homme d’affaires indien Khushwinder Singh, le général à la retraite Richard Ravalomanana, ancien président du Sénat, et l’entrepreneur malgache Mamy Ravatomanga, proche de l’ancien président Andry Rajoelina. Ce dernier est détenu à Maurice depuis octobre 2025 dans le cadre d’un autre dossier, où il fait face à des accusations provisoires de blanchiment de capitaux et d’entente délictueuse ; ces accusations mauriciennes sont distinctes de l’affaire des Boeing.

L’enquête malgache a reçu l’appui de spécialistes américains, dont trois agents du FBI selon RFI, ainsi que le concours sollicité d’Interpol. Dès l’été 2025, 22 personnes avaient été placées en détention provisoire dans cette affaire. Un élément rend le dossier encore plus sensible : l’un des détenus est mort en prison avant d’être jugé.

Mahan Air et le contexte des sanctions américaines

À Téhéran, les cinq 777 ont été associés à Mahan Air. Cette compagnie privée iranienne fait l’objet de sanctions américaines depuis 2011, lorsque le département du Trésor l’avait désignée pour soutien matériel à la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens. Le département d’État américain l’a ensuite désignée au titre d’un autre dispositif de sanctions en décembre 2019.  Washington affirme que Mahan Air a été impliquée dans le transport de matériels, d’armements et de systèmes de drones.

Cette toile de fond explique l’attention portée au dossier malgache. Les États-Unis interdisent depuis 2018 les ventes de Boeing à l’Iran, et toute transaction impliquant des aéronefs américains, des pièces américaines ou certains acteurs désignés peut exposer ses participants à des mesures de rétorsion américaines. Pour un pays comme Madagascar, qui entretient des relations économiques importantes avec les États-Unis, l’affaire dépassait donc largement une irrégularité administrative dans le secteur aérien.

Dans une déclaration citée par Le Monde, l’ACM avait réaffirmé son « engagement en faveur du respect du droit international, notamment des embargos et résolutions des Nations unies ». L’autorité soutient que ses certificats n’avaient qu’un objet précis — le transfert vers le Kenya — et que leur emploi après expiration était « nul et non avenu ».

Le procès qui s’ouvre à Antananarivo devra départager deux lectures : celle d’une administration aéronautique victime d’une falsification élaborée, et celle d’un mécanisme plus vaste dans lequel des complicités auraient permis de donner une couverture réglementaire à une opération de transfert vers l’Iran.

« Boeings iraniens » : Madagascar ouvre le procès de l’énigmatique transfert de cinq 777 vers l’Iran 1 Air Journal

Boeing 747 @Mahan Air