Le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, ne croit pas à la stabilité du cadre européen sur les carburants d’aviation durables (SAF). Il renvoie également les compagnies aériennes à leurs contradictions, accusant certaines de réclamer davantage de production… tout en refusant de payer le surcoût du SAF.
L’Union européenne (UE) a adopté le règlement ReFuelEU Aviation, qui impose aux fournisseurs de carburant à l’aviation civile d’incorporer progressivement une part minimale de SAF dans le kérosène livré aux aéroports européens. Le mandat commence à 2% en 2025, doit passer à 6% en 2030 puis à 20% en 2035, avant de monter jusqu’à 70% en 2050, selon la trajectoire aujourd’hui fixée par Bruxelles. Pour la Commission européenne, ces objectifs doivent faire du SAF « l’outil le plus puissant » pour réduire les émissions de carbone du transport aérien dans le cadre du paquet climat « Fit for 55 ». Plus de 95% du trafic au départ des aéroports européens est couvert par ces règles, censées apporter de la visibilité aux producteurs comme aux compagnies aériennes.
« Ce qui s’est passé pour les voitures se produira pour le SAF »
Au Forum économique mondial à Davos, lors d’un panel sur les carburants propres, Patrick Pouyanné a estimé que l’UE finira par assouplir, voire abandonner, ces mandats, en référence au recul récent sur l’interdiction des voitures thermiques à l’horizon 2035. « Je prends le pari aujourd’hui que ce qui s’est passé pour la réglementation sur les voitures se produira aussi pour celle sur le SAF en Europe », a-t-il lancé, tout en jugeant le mandat de 6% en 2030 « franchement facile à atteindre » sur le plan industriel.
Le dirigeant a rappelé que TotalEnergies produit déjà du SAF dans plusieurs sites en Europe et prévoit d’augmenter ses capacités. Mais il a affirmé avoir différé certains projets faute de demande ferme : « Je vois des clients qui ne sont pas prêts à acheter au-delà du strict minimum que leur impose la réglementation ».
Un carburant trois à cinq fois plus cher que le kérosène
Le nœud du problème reste le prix. Le SAF coûte aujourd’hui entre trois et quatre fois plus cher que le kérosène d’origine fossile, voire davantage selon les estimations des organisations professionnelles. L’Association du transport aérien international (IATA) anticipe par exemple un coût moyen plus de quatre fois supérieur au kérosène en 2025, et souligne que les mandats européens ajoutent des frais de conformité qui peuvent faire grimper la facture jusqu’à cinq fois le prix du carburant classique.
« Tout le monde rêve d’obtenir ces biocarburants au même prix que le carburant issu du pétrole, ce qui n’est pas la réalité », a insisté Patrick Pouyanné, affirmant pouvoir « fournir 10% de SAF aux compagnies aériennes européennes d’ici 2030 » si la demande suit. « Aujourd’hui, je fais face à des clients, mes compagnies aériennes européennes, qui mènent un lobbying intense en nous accusant de ne pas investir assez, ce qui est complètement faux », a-t-il expliqué, renvoyant les transporteurs à leurs propres arbitrages économiques.
Compagnies aériennes et producteurs, un bras de fer économique
Les compagnies aériennes, de leur côté, alertent régulièrement sur l’explosion des coûts liés au SAF. L’IATA estime que les seules obligations européennes pourraient représenter plus de 1,7 milliard de dollars de coûts additionnels de conformité en 2025, dans un contexte où la production mondiale de SAF ne couvrirait encore qu’une fraction des besoins du secteur aérien.
Plusieurs transporteurs dénoncent un marché « mal conçu », où les mandats auraient renchéri les prix sans suffisamment stimuler les volumes. Patrick Pouyanné s’en défend : « On nous demande d’investir massivement dans des bioraffineries alors même que les objectifs peuvent changer et que la demande n’est pas au rendez-vous », a-t-il affirmé, évoquant un « marché entièrement réglementé » où la décision politique devient décisive.
TotalEnergies menace de freiner ses investissements
Le groupe pétrolier pourrait revoir à la baisse certains projets dans les carburants bas carbone si le cadre européen devient trop instable. « J’ai peur que, étant donné que c’est un marché réglementé, si les objectifs changent, j’aurai investi dans des bioraffineries pour rien », a résumé Patrick Pouyanné, appelant l’UE à « protéger » davantage son industrie verte face à la concurrence américaine et asiatique.
Le patron de TotalEnergies pointait les importations de SAF à bas prix en provenance de Chine et l’écart de compétitivité avec les États-Unis, où les dispositifs de soutien comme l’Inflation Reduction Act ont créé un environnement plus favorable aux investisseurs. « Produire ces technologies plus propres coûte plus cher en Europe, mais nous devons trouver un moyen de protéger notre industrie, cela signifie donner une préférence aux produits européens », plaidait-il.
Alors que l’aviation a fait du SAF un levier central de sa trajectoire vers le zéro émission nette, le bras de fer entre régulateurs, producteurs et compagnies aériennes autour des coûts et des volumes ne fait que commencer.

©Airbus
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