Les aéroports et les compagnies européennes mettent la pression sur Bruxelles pour revoir d’urgence le nouveau système d’entrée‑sortie aux frontières Schengen (EES), redoutant un été 2026 marqué par des files d’attente pouvant dépasser quatre heures aux contrôles passeports. Ils alertent sur un décalage croissant entre l’optimisme affiché par les institutions européennes et la réalité opérationnelle constatée sur le terrain.

Mis en service le 12 octobre 2025 et appelé à être pleinement déployé d’ici avril 2026, le système Entry/Exit (EES) enregistre numériquement les entrées et sorties des ressortissants de pays tiers, avec prise d’empreintes et de données biométriques, en remplacement des tampons apposés dans les passeports. L’objectif est de mieux contrôler les durées de séjour, de renforcer la sécurité aux frontières extérieures de Schengen et de préparer la mise en place du futur système d’autorisation de voyage ETIAS.

Mais la montée en puissance progressive du dispositif s’accompagne déjà de retards importants aux frontières, alors que seuls 35% environ des ressortissants de pays tiers doivent pour l’instant être enregistrés dans le système. Selon les organisations d’aéroports, les temps de traitement aux contrôles ont augmenté « jusqu’à 70% » dans certains hubs, avec des attentes pouvant atteindre trois heures aux périodes de pointe dans plusieurs pays, dont la France, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal ou l’Espagne.

Une alerte conjointe d’ACI Europe, A4E et IATA

Dans une déclaration commune publiée à Bruxelles le 11 février 2026, ACI Europe (qui représente plus de 600 aéroports), Airlines for Europe (A4E) et l’Association internationale du transport aérien (IATA) avertissent que la situation pourrait devenir incontrôlable en juillet‑août si rien n’est fait. Ils indiquent que, dans certains aéroports, les temps d’attente atteignent déjà « jusqu’à deux heures » aux contrôles frontières, avant même la pleine généralisation des enregistrements biométriques.

Les trois organisations disent avoir formalisé ces inquiétudes dans un courrier adressé à Magnus Brunner, commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration, pour dénoncer les risques de « perturbations graves » pour les passagers et les opérations aériennes pendant le pic estival. Elles préviennent que l’extension de l’obligation d’enregistrement EES à toutes les traversées de frontière pendant l’été pourrait se traduire par des files dépassant quatre heures dans certains aéroports, avec des effets en chaîne sur les rotations d’avions, la gestion des correspondances et la régularité des vols.

Sous‑effectifs, pannes et application boudée

Les acteurs du secteur pointent trois facteurs structurels à l’origine des dysfonctionnements actuels. D’abord, le sous‑dimensionnement chronique des effectifs de police aux frontières dans de nombreux États membres, qui limite mécaniquement la capacité à absorber des contrôles plus longs et plus complexes. Ensuite, des difficultés techniques persistantes, avec des pannes récurrentes du système central, des bornes d’auto‑enregistrement partiellement déployées ou indisponibles, et l’absence ou l’insuffisance de sas automatisés (ABC gates) compatibles EES dans plusieurs aéroports.

Enfin, l’application mobile de pré‑enregistrement développée par Frontex – qui permet aux voyageurs non‑EU de saisir à l’avance leurs données de passeport et leur photo – reste peu utilisée, faute d’intégration suffisante par les États et de communication grand public. Alors que cette application « Travel to Europe » est opérationnelle et fait l’objet de pilotes en Suède et dans d’autres grands hubs en 2026, son potentiel pour fluidifier les flux reste largement inexploité.

Aéroports et compagnies réclament des marges de manœuvre jusqu’à l’automne 2026

Face à ces difficultés, les organisations du secteur demandent à la Commission européenne de confirmer noir sur blanc que les États Schengen pourront continuer, si nécessaire, à suspendre partiellement ou totalement l’application du système EES pendant les périodes de pointe, au moins jusqu’à la fin octobre 2026. Le règlement (UE) 2025/1534 prévoit bien une montée en charge progressive, mais les mécanismes actuels de suspension doivent être progressivement retirés dès juillet 2026, ce qui inquiète les gestionnaires d’aéroports et les compagnies.

Les professionnels doutent en outre que le seul Code frontières Schengen offre, en cas de crise, la flexibilité nécessaire pour alléger rapidement les contrôles si la situation se dégrade au cœur de l’été. Ils réclament donc un cadre juridique explicite, permettant aux États de moduler sans délai l’usage d’EES – par exemple en réduisant temporairement la proportion de passagers à enregistrer, en revenant au tamponnage classique ou en multipliant les files dédiées – afin d’éviter une paralysie des aéroports.

« Un décalage complet entre la perception et la réalité »

Dans leur prise de position commune, Olivier Jankovec, directeur général d’ACI Europe, Ourania Georgoutsakou, directrice générale d’A4E, et Thomas Reynaert, responsable des affaires extérieures chez IATA, dénoncent un fossé grandissant entre Bruxelles et le terrain. « Il existe un décalage complet entre la perception des institutions de l’UE, selon lesquelles l’EES fonctionne bien, et la réalité, à savoir que les voyageurs non européens subissent des retards massifs et des désagréments importants », affirment‑ils. « Cela doit cesser immédiatement », poursuivent‑ils, en rappelant que le trafic passagers dans les aéroports européens doit doubler pendant les mois d’été par rapport à l’hiver. Pour les trois dirigeants, « le déploiement de l’EES doit pouvoir s’adapter aux réalités opérationnelles. C’est une condition préalable absolue à son succès – et à la préservation de la réputation de l’UE comme destination efficace, accueillante et attractive ».

Un enjeu de connectivité, de tourisme et d’image pour l’UE

Au‑delà de la seule expérience passager, les aéroports et les compagnies avertissent que des files d’attente chroniques aux frontières mettraient en péril la connectivité européenne, notamment pour les grands hubs qui vivent des correspondances internationales. Des congestions récurrentes aux postes de contrôle pourraient entraîner des retards en chaîne, des vols manqués, une moindre fiabilité des banques de correspondances et, à terme, un affaiblissement de la position de l’Europe face aux plateformes concurrentes du Golfe, de la Turquie ou de l’Asie.

Le secteur touristique, déjà fragilisé par la crise sanitaire et les tensions géopolitiques, redoute également que des images de longues files et de voyageurs exaspérés ne dissuadent une partie de la clientèle internationale de choisir l’UE comme destination. Certains pays, comme la France, qui doit généraliser les contrôles biométriques EES à compter du 10 avril 2026, s’inquiètent de l’impact sur leurs grands aéroports à l’approche des ponts de mai et de la haute saison estivale.

Système d’entrée‑sortie Schengen : aéroports et compagnies exigent un sursis avant l’été 2026  1 Air Journal

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