Air Calédonie, clouée au sol depuis plus de six semaines par un mouvement de blocage des aérodromes des îles Loyauté et de l’île des Pins, a été placée en redressement judiciaire par le tribunal mixte de commerce de Nouméa, afin de tenter de sauver une desserte intérieure vitale pour la Nouvelle-Calédonie.

Cette procédure ouvre une période d’observation de six mois, renouvelable, durant laquelle les dettes sont gelées et un plan de redressement devra être élaboré pour préserver les 220 emplois de la compagnie et la continuité territoriale entre la Grande Terre et les îles.

Nouvelle-Calédonie : Air Calédonie sous la protection du tribunal

Le tribunal mixte de commerce de Nouméa a ordonné, mardi 14 avril, l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire au bénéfice d’Air Calédonie, sévèrement fragilisée par le blocage de ses opérations dans les îles. Le parquet de Nouméa a présenté cette décision comme « la dernière chance de préserver l’avenir d’Air Calédonie » et les emplois de ses 220 salariés, insistant sur le caractère indispensable du transport aérien intérieur pour l’archipel.

Le conseil d’administration de la compagnie avait préalablement constaté l’état de cessation des paiements le 27 mars, avec un passif exigible estimé à 256 millions de francs Pacifique, soit environ 2,1 millions d’euros. La procédure judiciaire permet de geler l’ensemble des dettes antérieures au 14 avril afin de soulager la trésorerie et de préparer un plan d’apurement, tout en autorisant la poursuite d’activité pour une durée initiale de six mois, renouvelable.

Un modèle économique à bout de souffle

Au-delà du choc conjoncturel lié aux blocages, la situation d’Air Calédonie s’inscrit dans une dégradation plus profonde de son modèle économique depuis plusieurs années. La compagnie domestique, qui assure la liaison entre Nouméa et les îles Loyauté ainsi que l’île des Pins avec une flotte d’ATR, n’a plus retrouvé son niveau de trafic d’avant-crise sanitaire ni celui antérieur aux émeutes de mai 2024.

Selon la direction, Air Calédonie doit transporter environ 300 000 passagers par an pour atteindre l’équilibre financier, alors que le trafic effectif serait tombé autour de 180 000 à 190 000 passagers en 2025, un niveau inédit depuis le début des années 1990. « Aircal n’a pas connu un trafic aussi bas depuis plus de trente ans », soulignait ainsi le directeur général en fin d’année 2025, évoquant une chute brutale après les émeutes qui avaient déjà fait reculer de 34% le trafic en 2024.

Le bras de fer autour du transfert à La Tontouta

Le déclencheur immédiat de la crise actuelle réside dans le projet de transfert des activités d’Air Calédonie de l’aérodrome de Magenta, en cœur de Nouméa, vers l’aéroport international de La Tontouta,à une quarantaine de kilomètres. Depuis le 2 mars, des collectifs coutumiers et d’usagers opposés à ce déménagement bloquent les aérodromes des îles Loyauté et de l’île des Pins, dénonçant un doublement des temps de trajet pour les habitants, une hausse des coûts de déplacement et une remise en cause de l’accessibilité du transport aérien pour les populations les plus modestes.

Pour les autorités et la direction de la compagnie, ce transfert s’inscrit au contraire dans une logique de rationalisation et de survie financière. Les estimations avancées évoquent jusqu’à 2 milliards de Fcfp d’économies annuelles pour le pays, dont 500 millions directement pour Air Calédonie, en mutualisant à La Tontouta les coûts de carburant, de maintenance, de services aéroportuaires et de personnel avec Aircalin et les autres exploitants de la plateforme. « Ce déménagement de Magenta permettrait d’engendrer jusqu’à 2 milliards de Fcfp d’économies par an au pays, dont 500 millions rien que pour Air Calédonie », expliquait récemment la direction, mettant en avant la baisse des coûts unitaires et la possibilité de capter une clientèle internationale plus large en correspondance avec les vols long-courriers.

Un déficit quotidien et un territoire dépendant

Dans son communiqué, le procureur de la République de Nouméa a rappelé l’ampleur de l’hémorragie financière liée au blocage. « Aujourd’hui, le blocage de l’activité aux îles Loyauté représente pour ce transporteur un déficit journalier estimé à 10 millions de francs », a-t-il indiqué, tout en estimant qu’Air Calédonie « a les moyens de retrouver un niveau d’activité viable » si les opérations peuvent reprendre et si un plan de redressement crédible est arrêté.

Les autorités judiciaires comme politiques insistent sur le rôle structurant de la compagnie pour la continuité territoriale, dans un territoire où une part importante de la population des îles vit sous le seuil de pauvreté et où l’avion reste souvent le seul lien rapide avec la Grande Terre pour l’accès aux soins, à l’éducation ou aux services administratifs. « Air Calédonie assure un service de transport aérien indispensable et de qualité », a encore rappelé le procureur, pour justifier la mise sous protection judiciaire plutôt qu’une liquidation immédiate.

Pour l’heure, la procédure de redressement judiciaire ouvre une période d’observation au cours de laquelle la compagnie, son actionnariat public et les autorités devront dessiner les contours d’un plan de retour à l’équilibre. La direction a déjà prévenu que « la direction et l’ensemble des équipes sont mobilisés pour sauver une entreprise vitale pour le territoire et élaborer un plan de redressement viable », tout en reconnaissant que « des efforts supplémentaires seront nécessaires », notamment via la poursuite du chômage partiel tant que l’activité reste perturbée. Dans ce schéma, la question d’un soutien renforcé des actionnaires publics – provinces, gouvernement et communes – est clairement posée, alors que la Cour des comptes avait déjà pointé, dans un rapport récent, la fragilité structurelle du modèle de financement du transport aérien intérieur calédonien. 

Nouvelle-Calédonie : bloquée depuis six semaines, Air Calédonie placée en redressement judiciaire  1 Air Journal

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