Air France et Airbus viennent d’être déclarés coupables d’« homicides involontaires » pour le crash du vol AF447 Rio‑Paris, près de dix‑sept ans après la catastrophe qui avait fait 228 morts dans l’Atlantique.

Les deux groupes, condamnés à l’amende maximale de 225 000 euros en tant que personnes morales, annoncent qu’ils se pourvoient en cassation, tandis que les associations de familles de victimes saluent une décision jugée « historique » pour la sécurité aérienne.

Dix‑sept ans après l’AF447, un verdict inédit

Le 21 mai 2026, la cour d’appel de Paris a reconnu Air France et Airbus coupables d’homicides involontaires pour l’accident du vol AF447 reliant Rio de Janeiro à Paris dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2009. Les juges les ont déclarés « seuls et entièrement responsables » de l’accident le plus meurtrier de l’aviation civile française, suivant ainsi les réquisitions du parquet général qui avait demandé l’infirmation de la relaxe prononcée en 2023.

La peine encourue par des personnes morales étant limitée, Air France et Airbus écopent chacune d’une amende de 225 000 euros, montant maximal prévu en matière d’homicide involontaire par négligence. Lors du premier procès, le tribunal correctionnel avait estimé qu’aucun « lien de causalité certain » ne pouvait être établi entre les fautes relevées et l’accident, relaxant les deux entreprises sur le plan pénal tout en retenant une responsabilité civile pour « perte de chance ».

Formation des équipages : les manquements reprochés à Air France

S’agissant d’Air France, la cour d’appel a jugé que la compagnie n’avait pas suffisamment préparé ses équipages aux conséquences du givrage des sondes Pitot et aux situations d’indications de vitesse incohérentes en croisière. Elle reproche au transporteur de ne pas avoir mis en œuvre une formation spécifique adaptée à ces scénarios ni diffusé une information jugée assez claire et complète sur les incidents antérieurs affectant les sondes équipant ses A330.

« Les pilotes n’étaient pas préparés à la situation qu’ils ont rencontrée », a affirmé la cour, selon des journalistes présents à l’audience, reprenant en partie les constats du Bureau d’enquêtes et d’analyses (BEA) sur l’absence d’entraînement suffisant au pilotage manuel à haute altitude et à la gestion des anomalies d’indication de vitesse. Dans son rapport final publié en 2012, le BEA avait déjà recommandé un renforcement des formations sur le décrochage et les vols en turbulences avec perte temporaire des paramètres, ainsi qu’une meilleure prise en compte des alarmes de décrochage par les équipages.

Sondes Pitot et gestion des incidents : ce qui est reproché à Airbus

La cour reproche à Airbus d’avoir sous‑estimé la gravité des incidents de givrage affectant les sondes de vitesse à partir de 2008, en particulier les modèles Thales AA installés sur certains A330 et A340. Selon l’arrêt, le constructeur n’a pas pris « toutes les dispositions nécessaires » pour informer en urgence les compagnies aériennes de la fréquence et de la criticité de ces défaillances, ni pour accélérer le remplacement des sondes les plus vulnérables par des modèles plus performants.

Ces griefs recoupent en partie les constats dressés par le BEA, qui pointait une « combinaison de facteurs » incluant la vulnérabilité des sondes, des mécanismes de retour d’expérience insuffisants et l’absence d’indication claire dans le cockpit d’une incohérence des vitesses pourtant détectée par les calculateurs. Le syndicat de pilotes SNPL avait de son côté dénoncé depuis plusieurs années le fait de faire peser la cause du drame sur les seuls pilotes, estimant indispensable de reconnaître les responsabilités industrielles dans la chaîne de défaillances qui a mené à la perte de l’appareil.

Le SNPL a d’ailleurs pris acte « avec gravité et satisfaction » de la décision. Rappelant qu’elle s’est depuis le début portée partie civile afin de « porter la voix des pilotes », il a « toujours considéré qu’il était inacceptable de faire peser sur les seuls pilotes la responsabilité de l’issue de cet accident, sans prendre en compte l’ensemble des défaillances systémiques ayant conduit à la catastrophe ». « Par cette décision, la justice affirme que l’accident du vol AF447 ne peut être réduit à une erreur humaine isolée, mais résulte de multiples défaillances tant dans la prise en compte de risques connus, que dans la diffusion d’informations essentielles ou dans la préparation des équipages à des situations critiques », ajoute le syndicat dans son communiqué.

Le déroulement du vol et les conclusions techniques du BEA

Le vol AF447, assuré par un Airbus A330‑200 immatriculé F‑GZCP, avait décollé de Rio de Janeiro le 31 mai 2009 en soirée à destination de Paris‑Charles‑de‑Gaulle avec 216 passagers et 12 membres d’équipage à bord, de 33 nationalités, dont 72 Français et 58 Brésiliens. Dans la traversée nocturne de la zone intertropicale de convergence, l’appareil avait rencontré une zone orageuse connue des équipages sous le nom de « pot au noir ».

Selon le rapport final du BEA, le givrage simultané des trois sondes Pitot a entraîné des mesures de vitesse incohérentes, la désactivation du pilote automatique et une cascade d’annonces d’alarme. Dans les 4 minutes et 24 secondes ayant précédé l’impact avec l’océan, l’équipage, confronté à un environnement d’alarme complexe et à des indications parfois contradictoires, a maintenu une assiette cabrée qui a installé durablement l’avion dans une situation de décrochage, sans identifier clairement ce décrochage ni appliquer la manœuvre de sortie.

Les enquêteurs ont insisté sur plusieurs facteurs contributifs : entraînement insuffisant au pilotage manuel à haute altitude, procédures de gestion des vitesses erronées jugées inadaptées, ergonomie du poste de pilotage et rôle des directeurs de vol pouvant avoir brouillé la compréhension par l’équipage de la situation réelle de l’avion. Le BEA a formulé au total 41 recommandations couvrant la formation des pilotes, l’ergonomie des systèmes, les équipements de mesure de vitesse et le retour d’expérience entre industriels, compagnies et autorités.

Réactions d’Airbus et d’Air France : compassion, contestation et cassation

Dans un communiqué diffusé après l’arrêt, Airbus dit prendre acte de la décision tout en soulignant qu’elle « est en contradiction avec les réquisitions du Parquet et les conclusions de l’ordonnance de non‑lieu rendue par les juges d’instruction en 2019, ainsi qu’avec les réquisitions du Parquet de première instance et du jugement de relaxe prononcé en 2023 ». Le constructeur exprime sa « profonde compassion » et son « soutien indéfectible » aux familles et proches des victimes et rappelle que « la sécurité des vols est la priorité absolue d’Airbus », de la conception à l’exploitation de ses appareils.

Airbus annonce avoir formé un pourvoi en cassation « afin de permettre un réexamen des questions de droit soulevées par cette affaire », estimant par la voix de son avocat qu’il s’agit d’une condamnation « qui répond à des considérations qui n’ont rien à voir avec la justice, avec le droit, avec la sécurité ». Quelques heures plus tard, Air France indique qu’elle a pris la même décision et dit « regretter » le jugement, tout en réaffirmant contester toute responsabilité pénale dans l’accident.

Les familles de victimes saluent une décision « historique »

À la sortie du palais de justice, les parties civiles ont salué une étape majeure après des années de procédures et de rebondissements judiciaires. « Une page s’est tournée », se félicite Danièle Lamy, présidente de l’association Entraide et solidarité AF447, en soulignant que cette décision « pour la première fois, condamne des multinationales aéronautiques et place la sécurité au‑dessus de toute autre considération économique ».

Les proches des victimes avaient vivement dénoncé, en 2023, la relaxe d’Air France et d’Airbus, se disant « écœurés » qu’aucune responsabilité pénale ne soit reconnue alors même que le tribunal de première instance avait relevé des négligences et imprudences. Pour eux, la condamnation en appel revêt avant tout une valeur symbolique, bien au‑delà du montant de l’amende, en consacrant la notion de chaîne de responsabilités dans un accident où se mêlent facteurs techniques, industriels, organisationnels et humains.

Le pourvoi en cassation annoncé par les deux groupes ne portera pas sur les faits, mais sur le droit, la Cour de cassation étant chargée de vérifier la correcte application des règles juridiques par la cour d’appel. En cas de cassation, l’affaire pourrait être renvoyée devant une nouvelle cour d’appel ; à défaut, la condamnation deviendrait définitive, avec un impact potentiellement durable sur la culture de sécurité et de responsabilité au sein des compagnies aériennes et des constructeurs.

Impact pour la sécurité aérienne et la filière

Sur le plan opérationnel, la plupart des recommandations techniques et de formation issues de l’accident AF447 ont déjà été mises en œuvre depuis plus d’une décennie, tant par Airbus que par les compagnies exploitant des A330 et d’autres types d’appareils. Les sondes Pitot les plus vulnérables ont été remplacées, les procédures en cas de perte d’indication de vitesse révisées, et les programmes d’entraînement renforcés pour le pilotage manuel en croisière et la gestion du décrochage.

AF447 : la cour d’appel de Paris condamne Airbus et Air France pour homicides involontaires 1 Air Journal

©ECPA