Les compagnies aériennes européennes abordent l’été 2026 sous haute tension : Michael O’Leary, patron de Ryanair, estime que plusieurs transporteurs pourraient faire faillite si le kérosène reste à des niveaux records, tandis que les premiers plans de réduction de capacité se multiplient déjà sur le continent.
Adossée à une couverture carburant importante, Ryanair se dit « mieux protégée » que ses rivales, mais le secteur, déjà fragilisé par des années de marge faible, se retrouve en première ligne de la crise énergétique provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz.
Le patron de Ryanair prédit des « faillites » en Europe
Invité d’une conférence à Oslo, le directeur général de Ryanair, Michael O’Leary, a délivré un avertissement sans détour : si les prix du jet A‑1 restent durablement élevés pendant l’été, « un certain nombre de [ses] concurrents en Europe vont faire face à de réelles difficultés financières ». « Je pense qu’il y aura des faillites », a‑t‑il ajouté, estimant que le maintien du baril de kérosène autour de 150 dollars en juillet, août et septembre « entraînera la disparition de compagnies européennes » – un scénario qui serait, selon lui, « probablement positif à moyen terme pour l’activité de Ryanair ».
Pour l’heure, le transporteur low cost irlandais se présente comme l’un des mieux armés face au choc énergétique, avec 80% de ses besoins en carburant couverts par des contrats de couverture (hedging) pour la saison estivale. « Nous sommes la compagnie la mieux isolée, la plus couverte d’Europe », a affirmé Michael O’Leary, promettant « aucune hausse de prix, aucune surtaxe carburant » pour les billets d’été, quelles que soient les évolutions de l’offre de kérosène.
Signe de la prudence dans cet entretien, le patron de Ryanair ne désigne aucun transporteur en particulier : il parle de « deux ou trois compagnies européennes » susceptibles de disparaître si le jet fuel se maintient autour de 150 dollars le baril, alors même qu’il a déjà visé publiquement d’autres compagnies plus fragiles financièrement dans d’autres prises de parole, notamment Wizz Air et airBaltic.
Kérosène à 150 dollars le baril et détroit d’Ormuz fermé
L’envolée des coûts tient d’abord à la situation géopolitique au Moyen‑Orient. Depuis la fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz fin février, à la suite de la guerre qui a éclaté dans la région, les flux de produits raffinés vers l’Europe sont sévèrement perturbés. « Les prix ont explosé depuis mars », a résumé Michael O’Leary, rappelant que le jet A‑1 se négociait encore autour de 80 dollars le baril en mars, contre environ 150 dollars aujourd’hui.
Selon le Jet Fuel Price Monitor de l’Association internationale du transport aérien (IATA), le prix moyen du kérosène a même atteint 179 dollars le baril sur la semaine qui s’est achevée le 24 avril, soit un niveau rarement observé depuis les grands chocs pétroliers des dernières décennies. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) va plus loin : son directeur exécutif, Fatih Birol, a averti mi‑avril que l’Europe ne disposait plus que « d’environ six semaines » de stocks de jet fuel si les approvisionnements depuis le Golfe restaient bloqués, prévenant que des annulations de vols pourraient survenir « très bientôt ».
L’enjeu est particulièrement critique pour l’aviation, l’Europe dépendant jusque‑là du Moyen‑Orient pour près de 75% de ses importations nettes de carburant aérien, selon l’AIE. Pour éviter une pénurie, le continent doit désormais substituer en urgence ces volumes par des achats sur d’autres marchés internationaux, dont les Etats-Unis, au prix d’une concurrence accrue avec d’autres régions consommatrices.
Les low‑cost sous pression : easyJet serre la vis
Si Ryanair revendique une position de force, tous les modèles low‑cost ne sont pas logés à la même enseigne. EasyJet, autre acteur majeur du segment court‑courrier européen, a ainsi chiffré à 25 millions de livres (environ 34 millions de dollars) la charge supplémentaire de carburant pour le seul mois de mars. La compagnie britannique a enregistré une perte comprise entre 540 et 560 millions de livres sur les six mois clos au 31 mars, un résultat en partie imputé à la flambée du jet fuel.
EasyJet indique avoir couvert 70% de ses besoins en carburant pour l’été à un prix de 706 dollars la tonne métrique, laissant 30% de son exposition à la merci de mouvements de prix potentiellement très volatils. Malgré cette couverture partielle, la compagnie anticipe encore des mesures d’économies et des hausses de tarifs, signe que la facture énergétique ne pourra pas être entièrement absorbée sans répercussions sur les passagers.
Lufthansa, SAS, KLM : les premières coupes dans le programme de vols
Pour les groupes historiques, la réponse passe déjà par une réduction de l’offre. Lufthansa a annoncé le 22 avril la suppression de 20 000 vols court‑courriers entre mai et octobre 2026 sur ses six hubs européens, dont Francfort et Munich, ainsi que Zurich, Vienne, Bruxelles et Rome. Ces coupes, qui représentent environ 120 vols quotidiens, doivent permettre d’économiser plus de 40 000 tonnes de kérosène, tout en éliminant les lignes les moins rentables. Le groupe assure que l’impact sur la capacité globale restera limité, évoquant une réduction d’environ 1% des sièges‑kilomètres offerts.
Dans le Nord de l’Europe, SAS, victime de sa mauvaise couverture carburant, a de son côté annoncé l’annulation d’environ 1 000 vols pour le seul mois d’avril, en citant explicitement le niveau des prix du carburant comme facteur déterminant. Aux Pays‑Bas, KLM réduit également sa capacité, en supprimant quelque 80 vols afin de limiter sa consommation de kérosène alors que les coûts du carburant s’envolent.
Vers une consolidation accélérée du ciel européen ?
Pour un secteur qui sort à peine de plusieurs années de turbulences – pandémie, inflation, tensions sociales – le choc actuel sur le carburant agit comme un test de résistance grandeur nature. Les compagnies les mieux capitalisées et les plus couvertes en carburant, à l’image de Ryanair ou de certains groupes intégrés, disposent d’un coussin de sécurité que n’ont pas toujours des acteurs plus fragiles ou très exposés au point‑à‑point vers les marchés loisir.
La perspective, esquissée par Michael O’Leary, de voir disparaître des transporteurs plus petits ou moins bien couverts rejoint les analyses de plusieurs observateurs qui anticipent un mouvement de consolidation accélérée en cas de persistance de prix élevés. Dans un ciel européen déjà marqué par la montée en puissance des low‑cost et la recomposition des alliances, une nouvelle vague de faillites ou de fusions redessinerait encore un peu plus la carte du transport aérien sur le continent.
Aux Etats-Unis, la Maison-Blanche étudie un plan de soutien d’environ 500 millions de dollars à Spirit Airlines, transporteur ultra low cost au bord de l’asphyxie financière, fragilisé par l’envolée du prix du kérosène depuis le début de la guerre en Iran.

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