Air India envisage de ralentir brutalement sa croissance, en négociant le report d’une partie de ses commandes d’avions et en réduisant son programme de vols, sur fond de pertes record et d’image fragilisée par un crash en 2025. Cette inflexion s’inscrit dans une histoire longue et mouvementée, marquée par la nationalisation, la dérive financière, puis le retour dans le giron de Tata et un vaste plan de modernisation.
Le groupe industriel indien Tata, qui a repris Air India à l’État en 2022, a demandé à la compagnie aérienne de « tempérer » sa stratégie de croissance pour se concentrer sur la stabilisation des opérations et la réduction des coûts, rapporte l’agence Bloomberg qui cite des sources internes. Depuis 2022, Air India a accumulé plus de 550 milliards de roupies de pertes (environ 5,8 milliards de dollars), avec un dernier déficit annuel estimé à près de 3 milliards de dollars, le plus élevé de son histoire.
Cette situation s’explique par une série de chocs : crash mortel d’un Boeing 787 Dreamliner le 12 juin 2025, fermeture de l’espace aérien pakistanais, guerre en Iran entraînant des détours coûteux, envolée du carburant et affaiblissement de la roupie alors qu’une grande partie des coûts est libellée en dollars. Ces facteurs ont obligé la compagnie à revoir un plan d’expansion qui reposait sur la forte croissance du trafic indien et sur de très grosses commandes d’avions.
Report de livraisons et coupes dans le réseau
Air India discute avec Airbus et Boeing pour ralentir la livraison de jusqu’à 500 avions déjà commandés, afin de repousser les importants paiements dus à la remise des appareils, pouvant représenter jusqu’à 80% du prix d’achat. La compagnie aérienne indienne avait passé en 2023 une commande record de 470 appareils, complétée par 100 Airbus supplémentaires en 2024, et négocie encore jusqu’à 80 à 100 gros-porteurs et 200 monocouloirs.
Parallèlement, la direction réexamine les projets d’ouverture de nouvelles lignes, tant domestiques qu’internationales, et reporte certains lancements, notamment au départ du nouvel aéroport international de Noida près de New Delhi. Air India a déjà annoncé des réductions de capacité internationale en réaction à la guerre en Iran et aux fermetures d’espace aérien, avec un recentrage sur la stabilité opérationnelle plutôt que sur la croissance à tout prix.
Un réseau sous contraintes géopolitiques et de coûts
Le groupe Air India – qui regroupe la compagnie historique et sa filiale low cost Air India Express – dessert aujourd’hui 60 destinations intérieures et 51 internationales. La compagnie aérienne a déjà annoncé des réductions de capacité. Ses liaisons internationales subissent la double pression de la guerre en Iran et de l’interdiction de survoler le Pakistan, tandis que le marché domestique est pénalisé par des prix élevés du kérosène.
Ces contraintes se traduisent par des coupes dans les fréquences sur certaines routes et par un ajustement temporaire des programmes long‑courriers, officiellement pour garantir la fiabilité des opérations et limiter les annulations de dernière minute. La flotte actuelle, composée de 184 monocouloirs et gros-porteurs Airbus (A320 et A350) et de gros-porteurs Boeing (777 et 787 Dreamliner), doit par ailleurs être gérée finement dans un contexte de transition et de rénovation de cabines.
Une modernisation ambitieuse mais ralentie
Après avoir repris le contrôle d’Air India, Tata a lancé un vaste plan de transformation : nouveau logo, nouvelle image de marque et nouvelle livrée dévoilés mi‑2023, assortis d’un programme de modernisation des cabines de 400 millions de dollars. La plupart des Airbus A320neo ont déjà été reconfigurés, et la montée en gamme se poursuit sur les Boeing 777 et 787.
Ce chantier est toutefois freiné par des retards de chaîne d’approvisionnement qui repoussent à la fois les rénovations et certaines livraisons, ce qui décale d’autant les améliorations de produit et les ambitions de montée en puissance du réseau. Le choix de différer de nouvelles livraisons tout en poursuivant la rénovation interne traduit la priorité donnée, à court terme, à la qualité du produit et à l’équilibre financier plutôt qu’à l’augmentation rapide de la taille de la flotte.
Une compagnie à la trajectoire mouvementée
Fondée en 1932 par l’entrepreneur JRD Tata, Air India est devenue compagnie nationale après son rachat par l’État en 1953. Les décennies de gestion publique ont été marquées par une forte concurrence, des décisions politiques et une mauvaise gestion, qui ont entraîné une explosion de la dette et un affaiblissement durable de la marque.
En 2022, le groupe Tata a racheté la compagnie aérienne pour 2,2 milliards de dollars, avec l’ambition de la redresser en s’adossant à un investisseur stratégique, Singapore Airlines, désormais actionnaire à 25,1%. Malgré la relance engagée, la compagnie porte-drapeau indienne reste sous surveillance depuis le crash du 12 juin 2025, la plus grave catastrophe aérienne mondiale depuis une décennie, dont le rapport final d’enquête n’est toujours pas publié.
Gouvernance et incertitudes à la tête d’Air India
Le directeur général Campbell Wilson a annoncé en avril sa démission, tout en restant en poste jusqu’à la nomination de son successeur. Selon les médias indiens, la liste des candidats pour le remplacer comprend Nipun Aggarwal, directeur commercial d’Air India, et Vinod Kannan, cadre chez Singapore Airlines.
Ce changement de gouvernance intervient en plein recentrage stratégique, alors que le conseil de Tata Trusts, qui contrôle le holding Tata Sons, s’inquiète du niveau des pertes et pousse à un rééquilibrage entre expansion et discipline financière. Dans ce contexte, Air India doit convaincre qu’elle peut poursuivre sa transformation, améliorer son produit et rester un acteur majeur du ciel indien, tout en réduisant la voilure à court terme.

©Air India
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