La low cost easyJet est poursuivie devant la Haute Cour de Londres pour au moins 72 millions de dollars par une structure irlandaise liée au loueur public russe GTLK. Au cœur du litige : six Airbus A319 retirés de location en 2022, que la compagnie affirme ne plus avoir pu entretenir à la suite des sanctions européennes.
Le demandeur, STLC Europe Eight Leasing Limited, une société irlandaise issue de l’ancienne branche internationale du loueur russe public GTLK, reproche au transporteur d’avoir abandonné et insuffisamment entretenu six Airbus A319 après la résiliation de leurs contrats de location, au printemps 2022. Le dossier, révélé par le Financial Times et confirmé par Reuters, éclaire un versant moins habituel des conséquences aéronautiques des sanctions prises contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine : ici, les appareils n’étaient pas bloqués en Russie, mais stationnés dans l’Union européenne.
Six A319 entre Madrid et Larnaca
EasyJet avait notifié au loueur, en avril 2022, la fin des contrats de location. La compagnie estimait alors que les sanctions de l’Union européenne l’empêchaient de faire entretenir ou réparer les avions. Dans son rapport annuel 2022, elle confirmait avoir mis fin aux contrats de « six avions qui étaient, en dernier ressort, détenus par l’État russe ». Les six appareils concernés sont des Airbus A319, une génération appelée à disparaître progressivement de la flotte d’easyJet au profit des A320neo et A321neo, plus capacitaires et plus sobres. Ils étaient déjà immobilisés depuis le début de la pandémie, en mars 2020. Le différend ne porte donc pas sur une interruption brutale d’exploitation commerciale, mais sur les obligations de conservation, de maintenance et de restitution d’avions longtemps stationnés.
Trois A319 avaient été laissés à Larnaca, à Chypre, et trois autres à Madrid. Selon STLC Europe Eight, les appareils n’auraient pas reçu l’entretien requis, tandis que les frais aéroportuaires continuaient de s’accumuler. Trois avions chypriotes ont depuis été récupérés puis vendus ; les trois exemplaires madrilènes n’auraient, eux, pas encore été cédés.
Une facture réclamée en trois volets
La réclamation atteint au minimum 72 millions de dollars, auxquels s’ajoutent 2,8 millions d’euros de frais aéroportuaires. Elle se décompose principalement entre au moins 36,7 millions de dollars de loyers et intérêts présumés impayés ; 32,5 millions de dollars au titre de la baisse alléguée de la valeur des avions ; et 2,8 millions d’euros de frais de stationnement et autres charges aéroportuaires. Les liquidateurs soutiennent que la dégradation de l’état technique des A319 a réduit leur valeur de revente. Ils contestent surtout l’interprétation des sanctions retenue par easyJet : les avions se trouvaient hors de Russie et la société les louant était immatriculée en Irlande.
EasyJet a, de son côté, fait savoir qu’elle entendait « défendre pleinement » cette action, sans commenter davantage une procédure en cours.
Les sanctions au test du contrat
Le point juridique central sera de déterminer si les sanctions européennes interdisaient effectivement à easyJet de poursuivre les prestations de maintenance sur ces avions liés à une entité russe, et, dans l’affirmative, quelles obligations restaient à la charge du locataire après la rupture des baux.
L’Union européenne a interdit dès février 2022 la fourniture à la Russie, ou pour une utilisation en Russie, de biens et technologies destinés à l’aviation, ainsi que certains services associés, notamment de maintenance. Mais le dossier easyJet soulève précisément la question de l’application de ces restrictions à des actifs physiquement présents dans l’Union européenne et détenus via une structure irlandaise liée à un groupe russe.
L’affaire intervient dans le contexte plus large des litiges nés du retrait des loueurs occidentaux de Russie. En juin 2025, la Commercial Court de Londres avait déjà rendu une décision majeure dans les contentieux d’assurance opposant notamment AerCap et DAE à leurs assureurs pour des avions restés en Russie après 2022.
Cette fois, le schéma est inversé : les avions étaient accessibles en Europe, mais leur propriété ultime russe et les sanctions ont placé locataire et bailleur dans une zone grise. La justice britannique devra désormais trancher si easyJet pouvait mettre fin aux locations sans assumer ensuite les coûts de préservation des appareils.

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