Les nouveaux avions de ligne livrés aux États-Unis devront bientôt emporter des enregistreurs de voix de poste de pilotage capables de conserver 25 heures de conversations, contre 2 heures aujourd’hui. Cette évolution rapproche le cadre américain des normes européennes et de l’OACI, tout en relançant le débat sur la protection de la vie privée des équipages.

Des CVR de 25 heures obligatoires sur les nouveaux avions

La Federal Aviation Administration (FAA) a publié une règle finale imposant que tous les nouveaux avions de transport de passagers certifiés aux États-Unis soient équipés d’un enregistreur de voix (cockpit voice recorder, CVR) capable de stocker au moins 25 heures d’audio. Cette exigence s’appliquera aux appareils nouvellement produits à partir de 2027, faisant du CVR 25 heures la configuration de base plutôt qu’une option. La mesure concerne les opérations régies notamment par les parties 91K, 121, 125 et 135, c’est‑à‑dire la majorité du transport commercial de passagers.

Mettre fin aux données effacées avant les enquêtes

Jusqu’ici, la plupart des CVR installés sur les avions américains fonctionnent sur une boucle de deux heures, les enregistrements les plus anciens étant automatiquement écrasés. « Le cycle de deux heures ne reflète plus la manière dont les incidents et accidents sont détectés et signalés en pratique », souligne la FAA, qui a recensé depuis le début des années 2000 plus d’une douzaine d’événements où l’audio du cockpit aurait été précieux mais avait déjà disparu au moment de l’enquête. Dans nombre de cas, un incident n’est pleinement identifié qu’après l’atterrissage, pendant le roulage, lors du vol suivant ou à l’issue d’une analyse de données de vol, bien après l’effacement des communications d’origine.

En passant à 25 heures, les enquêteurs disposeront d’une chronologie beaucoup plus large, incluant les briefings, les phases de croisière, les délais au sol et les échanges post‑incident. Cette profondeur de vue est jugée essentielle pour comprendre la charge de travail, les prises de décision et les facteurs humains, et pour réduire le nombre d’investigations entravées par une absence de données audio. Comme le rappelle la FAA, « cette action fournit substantiellement plus de données CVR pour aider à déterminer les causes probables des incidents et accidents et prévenir ceux à venir ».

Pas de retrofit immédiat, mais une obligation graduelle

Sur le plan économique, l’agence estime que la différence de coût entre un CVR de 2 heures et un modèle 25 heures reste limitée lorsqu’il est installé d’emblée sur un avion neuf. À l’inverse, la modernisation de la flotte en service implique des travaux plus lourds : compatibilité avionique, câblage, intégration aux systèmes d’enregistrement existants, immobilisation des appareils. La FAA a donc renoncé, dans ce texte, à imposer un retrofit immédiat de tous les avions de transport déjà en ligne.

Ce volet sera porté par des dispositions législatives distinctes adoptées par le Congrès en 2024, qui prévoient l’équipement de l’ensemble des avions de passagers en CVR 25 heures d’ici 2030. Cette approche par étapes permet un déploiement progressif, en fonction des calendriers de maintenance lourde et des capacités industrielles, tout en garantissant qu’à terme la flotte américaine s’alignera sur la nouvelle exigence.

Alignement avec l’Europe et l’OACI

La décision américaine s’inscrit dans un mouvement déjà engagé en Europe et au niveau international. L’Agence de la sécurité aérienne de l’Union européenne (EASA) a en effet modifié sa réglementation pour imposer, à compter du 1er janvier 2021, une durée d’enregistrement minimale de 25 heures sur les avions de plus de 27 tonnes dont le certificat de navigabilité individuel est délivré à partir de cette date. L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) a adopté la même exigence dans l’Annexe 6 pour les appareils construits après le 1er janvier 2021, estimant nécessaire de couvrir les vols les plus longs, les activités de pré‑vol et de post‑vol, ainsi que les délais avant sécurisation des enregistreurs.

En réduisant l’écart entre la réglementation américaine et celles de l’EASA et de l’OACI, la FAA facilite le travail des constructeurs et des compagnies opérant des flottes mixtes sur des réseaux internationaux. Pour les avionneurs comme Boeing ou Airbus, qui livrent déjà des appareils conformes aux exigences européennes, la généralisation des CVR 25 heures représente surtout un alignement des standards plutôt qu’une révolution technologique.

Inquiétudes des pilotes sur la vie privée

Les syndicats de pilotes se montrent nettement plus réservés. L’Air Line Pilots Association (ALPA) comme l’Allied Pilots Association (APA) ont exprimé leur opposition à l’extension à 25 heures, en mettant en avant les risques perçus pour la confidentialité et l’usage secondaire des enregistrements. « La loi actuelle oblige le NTSB à protéger la confidentialité des données contenues dans les enregistrements de la cabine de pilotage, mais n’empêche pas les compagnies ou d’autres acteurs de les divulguer, et des garanties supplémentaires doivent être mises en place », avertit ALPA, qui redoute une publication partielle ou hors contexte de ces conversations.

La FAA rappelle que les enregistrements CVR ne peuvent légalement être utilisés que dans le cadre d’enquêtes de sécurité, sous l’autorité du National Transportation Safety Board (NTSB), et ne sont pas destinés à un usage disciplinaire ou commercial. Néanmoins, les organisations de pilotes pointent le risque de dérive une fois les données restituées aux exploitants ou dans le cadre de procédures judiciaires, un sujet déjà débattu au niveau de l’OACI qui a renforcé en 2019 les garde‑fous sur l’utilisation des enregistreurs de vol. Pour les équipages, la confiance dans le système de retour d’expérience dépend largement de la garantie que ces données sensibles demeureront centrées sur la sécurité.

Pour l’industrie, l’enjeu dépasse le seul territoire américain : avec des vols long‑courriers pouvant dépasser 15 heures entre l’Amérique du Nord, l’Asie ou le Moyen‑Orient, la fenêtre de deux heures apparaissait de plus en plus décalée par rapport aux réalités opérationnelles. En portant à 25 heures la durée d’enregistrement, le régulateur se donne les moyens d’enquêter sur l’intégralité d’une rotation, de la préparation du vol aux procédures après‑atterrissage, consolidant ainsi un pilier essentiel de la culture de sécurité aéronautique.

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Sécurité aérienne : la FAA allonge la mémoire des cockpits à 25 heures 1 Air Journal

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