Malgré les sanctions imposées par les États-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni depuis 2022, la flotte russe de Boeing et Airbus continue de voler. Les compagnies aériennes russes ont développé un réseau discret pour se procurer pièces détachées et équipements essentiels. Le trafic intérieur en 2026 reste proche des niveaux d’avant la guerre en Ukraine.

Un exemple de contournement des sanctions parmi d’autres : fin 2024, un négociant en pièces aéronautiques basé au Luxembourg, Vallair Asset Solutions, a vendu deux moteurs d’occasion stockés au Canada. La transaction semblait ordinaire : direction l’Inde. Mais les moteurs ont ensuite rejoint la compagnie Rossiya Airlines, l’une des plus importantes de Russie. L’opération a été orchestrée via une société indienne, Marine Equipments Centre, basée à Kochi.

« Nous n’étions pas pleinement conscients des répercussions », a déclaré Ajay Kumar, dirigeant de Marine Equipments Centre, après avoir été contacté par Bloomberg. La société a depuis cessé ses affaires avec la Russie sur conseil des autorités indiennes.

Ce cas illustre une stratégie plus large. Les données commerciales montrent que des pièces – moteurs, trains d’atterrissage, unités de contrôle, voire machines à café pour les cabines – arrivent en Russie via l’Inde, la Turquie, les Émirats arabes unis et le Kazakhstan. Des numéros de série permettent parfois de retracer le parcours depuis des fournisseurs occidentaux jusqu’aux compagnies aériennes russes.

Un réseau de contournement efficace
Les compagnies aériennes russes opéraient environ 460 avions Airbus et Boeing fin avril 2026, un nombre stable depuis 2023. Le nombre de sièges proposés sur les vols intérieurs a même augmenté par rapport à 2019 sur certaines périodes de vacances. Aeroflot a enregistré en 2025 son chiffre d’affaires le plus élevé depuis au moins 2000.

« Il y a définitivement un contournement des sanctions via des pays tiers et des fournisseurs alternatifs », explique Alexandr Burilkov, chercheur à l’Université Leuphana de Lüneburg en Allemagne, cité par Bloomberg. « L’objectif principal est de maintenir en état de vol les modèles Boeing et Airbus le plus longtemps possible », ajoute-il.

Les intermédiaires achètent les pièces à des prix normaux puis les revendent aux compagnies aériennes russes avec des marges importantes. Certaines sociétés « éphémères » servent de prête-noms. Cette filière rappelle la « flotte fantôme » (les tankers) utilisée pour exporter le pétrole russe. « Les Russes sont très adaptables », note Fiona Hill, ancienne conseillère de trois présidents américains et aujourd’hui chercheuse à la Brookings Institution. « Ils utilisent toutes sortes de relations avec des pays non sanctionnés. »

Risques et limites
Boeing et Airbus affirment respecter strictement les sanctions et ne plus fournir de pièces ni de support technique. « Il n’existe aucun moyen légal pour que des pièces d’avion authentiques parviennent aux compagnies russes », a déclaré un porte-parole d’Airbus. Pourtant, les flux persistent. Des entreprises occidentales risquent des sanctions civiles ou pénales, même en cas d’ignorance, car la « cécité volontaire » n’est pas une défense valable. Plusieurs sociétés impliquées ont renforcé leurs contrôles après avoir été alertées.

Les experts soulignent que ce système n’est pas viable à long terme. Les nouveaux modèles comme l’A320neo sont de plus en plus cloués au sol. La Russie développe aussi sa propre maintenance et tente de certifier des pièces locales, mais les avions occidentaux restent dépendants de composants d’origine.

Oleksandr Laneckij, consultant en aviation basé en Lituanie, résume l’état du transport aérien russe : « Toutes les prédictions selon lesquelles les avions russes seraient cloués au sol en deux ou trois mois reposaient sur une mauvaise évaluation de la situation. » Grâce à ces contournements, le secteur aérien russe résiste mieux que prévu. Mais cette course de vitesse entre sanctions et adaptations soulève des questions sur l’efficacité réelle des mesures occidentales et sur les risques pour la sécurité aérienne.

Comment les compagnies aériennes russes contournent les sanctions occidentales pour maintenir leurs avions en vol 1 Air Journal

@Utair