Boeing revoit à la hausse ses ambitions en Afrique, où le constructeur américain anticipe désormais une envolée de la demande d’avions de ligne sur les vingt prochaines années. Tirée par la croissance économique, l’urbanisation et l’essor d’une classe moyenne avide de mobilité, l’aviation africaine devient un terrain stratégique où l’avionneur table sur 1 700 livraisons d’appareils neufs – soit 40% de plus que sa prévision précédente.

Boeing a relevé de 40% sa prévision de demande d’avions en Afrique sur vingt ans, pour l’établir à environ 1 700 appareils, contre 1 200 projetés l’an dernier et 1 000 il y a trois ans. «L’Afrique connaît une croissance économique très rapide, et cela se traduit directement par une croissance du trafic aérien », a déclaré Henok Teferra Shawl, directeur général de Boeing Africa, lors d’une présentation à Nairobi. Selon l’avionneur, le trafic passagers sur le continent devrait progresser en moyenne d’environ 6% par an, un rythme supérieur à la croissance mondiale, soutenu par une population jeune, l’essor d’une classe moyenne et une urbanisation rapide. Dans son scénario de référence, Boeing estime que la flotte commerciale africaine pourrait plus que doubler d’ici le milieu des années 2040, portée en grande partie par de nouveaux monocouloirs.

Monocouloirs en première ligne sur les marchés africains

Les deux tiers environ des 1 700 avions attendus devraient être des monocouloirs, adaptés aux liaisons domestiques et régionales, ainsi qu’aux routes moyen‑courrier vers l’Europe, le Moyen‑Orient ou l’Inde. Ces appareils, plus sobres et plus flexibles, sont au cœur des stratégies de développement des compagnies africaines, qu’il s’agisse de transporteurs traditionnels renforçant leurs réseaux intérieurs ou de low‑cost cherchant à ouvrir des liaisons point à point entre villes secondaires.

Cette orientation en faveur des monocouloirs s’inscrit dans la continuité des précédentes éditions du « Commercial Market Outlook » de Boeing, qui anticipait déjà qu’en Afrique plus de 70% des nouvelles livraisons seraient des appareils de ce segment. Pour l’avionneur, cette structure de marché doit soutenir l’augmentation des fréquences, l’ouverture de nouvelles routes intra‑africaines encore mal desservies et une meilleure connectivité avec les hubs régionaux.

Une croissance tirée par l’économie, la démographie et les infrastructures

Le pari de Boeing repose sur un ensemble de facteurs macroéconomiques présentés comme favorables au transport aérien. Le Fonds monétaire international anticipe une croissance du PIB d’Afrique subsaharienne supérieure à la moyenne mondiale, autour de 4,5–4,6% selon les dernières projections, portée par la diversification économique, les services et les investissements.

Dans le même temps, le continent compte l’une des populations les plus jeunes au monde, en forte progression, et voit émerger une classe moyenne urbaine qui voyage davantage pour des motifs professionnels, éducatifs et de loisirs. Les investissements dans les aéroports – nouveaux terminaux, agrandissement des pistes et modernisation de la navigation aérienne – viennent progressivement lever certains des freins structurels au développement de l’aviation africaine.

Boeing, acteur dominant mais sous pression

Boeing revendique environ 70% de part de marché sur le segment des avions commerciaux exploités par les compagnies africaines, forte d’une présence historique de plusieurs décennies et d’un parc d’environ 500 appareils opérés par plus de 60 transporteurs. Ce positionnement lui donne un avantage pour capter une large part des futures commandes, dans un contexte où Airbus renforce toutefois ses positions avec l’A220 et la famille A320neo auprès de plusieurs transporteurs du continent.

Mais la montée en cadence souhaitée par Boeing se heurte à des réalités industrielles plus complexes. L’avionneur affronte depuis plusieurs années des ralentissements de production, un encadrement réglementaire plus strict, des tensions financières et des mouvements sociaux qui perturbent ses chaînes d’assemblage et ses livraisons. Ces difficultés se traduisent, en Afrique comme ailleurs, par des retards parfois significatifs pour les clients.

Ethiopian Airlines, client clé confronté aux retards de livraisons

Ethiopian Airlines, premier transporteur du continent et partenaire stratégique de Boeing, illustre ces tensions entre ambitions de croissance et contraintes industrielles. La compagnie basée à Addis‑Abeba a dû revoir certaines de ses projections de flotte et recourir à la location d’avions pour compenser les retards de livraison de 737 MAX et d’avions cargo 777.

« Nous avons toujours un déficit d’appareils par rapport à notre plan de long terme », a récemment souligné son directeur général Mesfin Tasew, évoquant une situation qui pourrait perdurer encore un à deux ans en raison des délais de Boeing. Malgré ces contraintes, Ethiopian Airlines a annoncé une nouvelle commande portant sur neuf 787 Dreamliner supplémentaires, confirmant sa volonté de renforcer ses capacités long‑courrier et sa confiance de long terme dans le constructeur américain.

Nigeria mise sur un grand centre MRO local

Au‑delà des commandes d’avions, l’essor attendu du trafic pose la question de la maintenance et des compétences sur le continent. Le Nigeria a ainsi demandé à Boeing de participer à la mise en place de l’un des centres de Maintenance, Réparation et Révision (MRO) les plus avancés d’Afrique, avec l’ambition de réduire la dépendance vis‑à‑vis des hubs techniques situés en Europe, au Moyen‑Orient ou en Asie.

Un tel projet permettrait de garder sur le continent une partie de la valeur ajoutée générée par la maintenance lourde, tout en soutenant la montée en compétence de la filière aéronautique locale. Il répond également à une exigence opérationnelle : avec une flotte appelée à croître et à se moderniser, la disponibilité d’installations de MRO performantes devient un maillon critique pour la fiabilité des opérations et la maîtrise des coûts des compagnies africaines.

Pour que la projection de 1 700 nouveaux appareils se matérialise, l’avionneur américain mise sur la montée en puissance de champions régionaux – Ethiopian Airlines, Royal Air Maroc, Egyptair, Kenya Airways, RwandAir ou Air Côte d’Ivoire – ainsi que sur l’essor attendu de nouveaux entrants et de compagnies à bas coûts. La trajectoire dépendra aussi de la capacité des États africains à stabiliser leurs économies, à investir dans les infrastructures, et à harmoniser leurs politiques aériennes pour favoriser des réseaux plus denses et plus compétitifs.

Ciel africain : Boeing relève de 40% sa prévision de livraisons sur vingt ans 1 Air Journal

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