Le groupe franco-néerlandais Air France-KLM a confirmé avoir remis à l’État portugais une offre non contraignante pour l’acquisition d’une participation minoritaire dans TAP Air Portugal, dans le cadre du processus de privatisation relancé l’été dernier. Le gouvernement de Lisbonne souhaite céder jusqu’à 49,9% du capital de la compagnie, dont 44,9% à un partenaire stratégique du secteur et 5% aux salariés, tout en conservant pour l’instant la majorité publique. L’enjeu dépasse largement le marché portugais : il porte sur le contrôle d’un hub de plus en plus convoité vers le Brésil, l’Afrique lusophone et l’Amérique du Nord.
Air France-KLM ouvre le bal des offres
Air France-KLM est le premier des trois grands groupes européens intéressés – avec IAG (maison mère de British Airways) et Lufthansa – à avoir formellement déposé une offre non contraignante auprès de la holding publique Parpublica, chargée de la procédure. Le gouvernement portugais a relancé en juillet un processus de privatisation plusieurs fois reporté, en mettant en vente une participation de 44,9% de TAP, à laquelle s’ajoutera une tranche de 5% réservée aux salariés.
Dans un communiqué, le directeur général d’Air France-KLM, Benjamin Smith, souligne que « notre ambition est de renforcer les opérations à Lisbonne tout en développant la connectivité vers d’autres villes du pays, dont Porto » et dit se réjouir « des prochaines étapes du processus de privatisation ». Le groupe indique être prêt à respecter les conditions fixées par Lisbonne en matière de maintien de la marque, de l’emploi local et de l’ancrage de TAP au Portugal, conditions déjà évoquées lors d’échanges antérieurs avec les autorités portugaises.
TAP, un hub stratégique vers le Brésil et l’Afrique
L’atout majeur de TAP Air Portugal tient à son réseau long‑courrier, construit autour de son hub de Lisbonne et des créneaux horaires qui lui permettent de relier efficacement le Brésil, les pays africains lusophones et les États‑Unis. Pour le gouvernement portugais comme pour les candidats à la reprise, ces liaisons sont au cœur de la valeur de la compagnie, et Lisbonne a clairement indiqué vouloir les préserver et les développer dans le cadre de la privatisation.
Benjamin Smith estime que « TAP s’inscrit naturellement dans la stratégie multi‑hub d’Air France-KLM », Lisbonne ayant vocation à devenir le seul hub du groupe en Europe du Sud, en complément de Paris‑Charles‑de‑Gaulle, Amsterdam‑Schiphol et, à terme, de Copenhague via la prise de participation dans SAS. Une intégration de TAP au sein d’Air France-KLM permettrait d’étoffer l’offre de correspondances vers les Amériques et l’Afrique, tout en renforçant la présence du groupe sur le segment très disputé Europe–Brésil.
Une privatisation encadrée et progressive
Selon le décret de privatisation adopté par Lisbonne, l’État vend dans un premier temps jusqu’à 49,9% du capital de TAP, dont 44,9% à un transporteur aérien réalisant plus de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 5% aux salariés, tout en conservant 50,1%. Le texte prévoit toutefois que la participation majoritaire restante pourra être cédée ultérieurement à l’acquéreur de cette première tranche, si le gouvernement le décide.
La procédure est désormais très balisée : Parpublica dispose de 30 jours pour analyser les offres reçues et en faire rapport à l’exécutif. Le gouvernement sélectionnera ensuite les offres non contraignantes jugées les plus pertinentes et invitera les candidats retenus à remettre, sous 90 jours, des offres fermes et détaillées. Les autorités portugaises visent une conclusion de l’opération dans la seconde moitié de 2026, un calendrier qui s’inscrit dans un consensus politique rare au Parlement autour d’une privatisation partielle plutôt que totale.
Une compagnie redressée mais vulnérable
Renationalisée en urgence en 2020 pour faire face à la crise sanitaire, TAP a bénéficié d’un plan de sauvetage de 3,2 milliards d’euros de fonds publics en contrepartie d’une restructuration profonde. Avec une flotte d’environ 99 avions, la compagnie a transporté 16,9 millions de passagers en 2025, soit une hausse d’environ 3,4% sur un an, témoignant de la reprise des flux touristiques et de la montée en puissance du hub lisboète.
Sur le plan financier, TAP a dégagé un bénéfice net d’environ 55,2 millions d’euros sur les neuf premiers mois de 2025, en baisse d’environ 35% sur un an, malgré un chiffre d’affaires en légère progression autour de 3,3 milliards d’euros. La compagnie reste donc bénéficiaire, mais sa rentabilité demeure fragile dans un environnement de coûts élevés, de concurrence intense sur l’Atlantique et de forte sensibilité aux aléas macroéconomiques.
Un bras de fer à venir avec Lufthansa et IAG
Si Air France-KLM a franchi le premier le pas formel, le dossier TAP suscite également l’appétit de Lufthansa et d’IAG, deux groupes déjà engagés dans d’autres opérations de consolidation en Europe. Lufthansa a fait savoir fin 2025 qu’elle avait officiellement manifesté son intérêt auprès de Parpublica, en mettant en avant « la grande importance stratégique » de TAP pour l’aviation européenne et son expérience d’intégration de compagnies comme SWISS, Austrian Airlines ou Brussels Airlines.
IAG, maison mère de British Airways et Iberia, suit aussi de près le dossier, TAP pouvant compléter son dispositif ibérique centré sur Madrid et Barcelone et renforcer encore sa présence sur les liaisons entre l’Europe, l’Amérique latine et l’Amérique du Nord. Pour les autorités portugaises comme pour Bruxelles, la question de la concurrence – notamment sur les marchés Royaume‑Uni–Portugal et Allemagne–Portugal – et des obligations en matière de slots sera un point clé de l’examen des offres, dans un ciel européen déjà marqué par une consolidation accélérée.
Un test pour la recomposition du ciel européen
L’issue du dossier TAP pèsera sur l’équilibre entre les grands groupes de l’aviation européenne, déjà engagés dans plusieurs opérations de rapprochement, de SAS à ITA Airways ou à la montée en puissance des low‑cost. Pour Air France-KLM, une prise de participation dans TAP s’inscrirait dans une stratégie globale de réseau multi‑hub visant à densifier sa présence sur les marchés européens périphériques à fort potentiel de long‑courrier.
Pour le Portugal, il s’agit d’un exercice d’équilibre : attirer un grand partenaire capable d’investir dans la flotte, le réseau et les infrastructures, tout en préservant l’identité de TAP, la connectivité du pays et l’emploi local. Lisbonne a déjà indiqué que les candidats devront s’engager à développer les opérations sur l’ensemble des aéroports portugais, et pas seulement Lisbonne, condition qui pourrait favoriser les projets proposant une montée en puissance coordonnée de Porto, Faro ou Madère.

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