Les pilotes de Southwest ont obtenu le feu vert de la justice texane pour poursuivre Boeing au civil, l’accusant d’avoir minimisé les risques du 737 MAX et de les avoir ainsi conduits à accepter de voler sur un appareil qui sera finalement immobilisé au sol pendant vingt mois, avec à la clé des millions de dollars de salaires perdus.

Le Southwest Airlines Pilots Association (SWAPA), syndicat qui représente environ 10 000 pilotes de la compagnie américaine à bas coûts, poursuit Boeing devant les tribunaux texans pour « fausses déclarations frauduleuses et négligentes », « atteinte délictuelle aux relations contractuelles » et fraude. Selon la plainte initialement déposée en 2019, les pilotes réclament plus de 100 millions de dollars de revenus perdus et de cotisations syndicales liées à l’immobilisation mondiale du 737 MAX entre mars 2019 et fin 2020.

Le syndicat affirme avoir accepté l’intégration du 737 MAX dans son accord collectif de 2016 sur la base d’assurances répétées de Boeing selon lesquelles l’appareil était « sûr, en état de navigabilité et essentiellement identique » aux 737 déjà exploités par Southwest. « Les pilotes de SWAPA ont accepté de piloter le 737 MAX sur la foi des déclarations de Boeing selon lesquelles il était aussi fiable que les 737 éprouvés que nous volons depuis des années. Ces déclarations étaient fausses », écrit le syndicat dans son communiqué.

Des passagers déboutés, des pilotes relancés

Ce bras de fer intervient alors que Southwest vient de faire rejeter une action collective intentée par des passagers, qui soutenaient avoir été surfacturés car la compagnie commercialisait des vols opérés en 737 MAX sans les informer correctement des risques. Le juge fédéral a estimé que les plaignants, dont aucun n’avait effectivement volé à bord d’un MAX de Southwest, n’avaient pas démontré de préjudice concret suffisant.

À l’inverse, les pilotes avancent un dommage financier direct : la suppression de milliers d’heures de vol rémunérées lorsque la flotte de MAX de Southwest – la plus importante au monde – a été clouée au sol à la suite des deux accidents mortels de Lion Air en octobre 2018 et d’Ethiopian Airlines en mars 2019, qui ont fait 346 victimes. SWAPA estime que la compagnie a dû annuler environ 30 000 vols et que cette réduction de l’activité a amputé la rémunération de ses membres de plus de 100 millions de dollars.

Ce que reprochent les pilotes à Boeing

Au cœur du litige, les pilotes affirment que Boeing leur a présenté le 737 MAX comme une simple évolution de la famille 737 NG, ne nécessitant ni formation en simulateur, ni nouveau type de qualification. Le constructeur aurait insisté sur la continuité de la « famille 737 » afin de rassurer les compagnies et leurs équipages sur les coûts de transition, tout en minimisant les conséquences aérodynamiques de l’installation des moteurs LEAP‑1B plus volumineux et plus avancés sous l’aile.

Selon SWAPA, Boeing a omis de révéler de manière transparente que ces moteurs déplaçaient le centre de poussée, modifiaient la stabilité en tangage et augmentaient le risque de tendance à cabrer, ce qui a conduit à l’introduction du Maneuvering Characteristics Augmentation System (MCAS). Dans sa plainte, le syndicat affirme que Boeing « a dissimulé des informations vitales aux régulateurs et a intentionnellement induit en erreur ses clients, les pilotes et le public sur l’ampleur réelle des modifications de conception du 737 MAX ».

MCAS, formation et confiance ébranlée

Le MCAS, logiciel chargé de pousser automatiquement le nez de l’avion vers le bas lorsque l’angle d’attaque devient trop élevé, a été au centre des enquêtes sur les deux accidents, les enquêteurs ayant conclu qu’un fonctionnement intempestif du système, alimenté par une seule sonde d’angle d’attaque défaillante, avait entraîné une perte de contrôle. Le fait qu’un système aussi critique repose sur un capteur unique a été largement critiqué, de même que l’absence initiale d’information détaillée sur son fonctionnement dans les manuels et les formations des pilotes.

Un conflit contractuel qui remonte à 2011

Le différend entre Southwest, ses pilotes et Boeing ne date pas d’hier. Lorsque le 737 MAX est lancé en 2011, les pilotes de Southwest sont encore couverts par un accord collectif de 2006, et un débat s’engage sur la question de savoir si ce texte les oblige déjà à voler sur cette nouvelle version. Le syndicat soutenait qu’un nouvel accord était nécessaire, considérant le MAX comme un appareil distinct, tandis que la compagnie s’appuyait sur l’argumentaire de Boeing selon lequel il ne s’agissait que d’un « simple dérivé » du 737.

Les tensions sont telles qu’en 2016 près de 800 pilotes de Southwest manifestent lors de l’assemblée générale des actionnaires de la compagnie pour protester contre les conditions de négociation et l’introduction du MAX sans garanties suffisantes. Finalement, le 737 MAX est intégré dans l’accord collectif de 2016, mais SWAPA affirme aujourd’hui que ce consentement a été obtenu sur la base d’informations incomplètes ou trompeuses de la part de Boeing.

Une bataille judiciaire qui se poursuit

Sur le plan procédural, Boeing a tenté d’obtenir le classement de l’affaire en faisant valoir que le litige relevait du droit fédéral du travail et des mécanismes de résolution des conflits prévus par les conventions collectives. La Cour suprême du Texas a cependant estimé en 2025 que la plainte pouvait être examinée par les juridictions d’État, ouvrant la voie à un procès portant sur la responsabilité délictuelle du constructeur, et non sur l’interprétation de l’accord de travail avec Southwest.

En février 2026, la Cour suprême des États‑Unis a refusé de se saisir du recours de Boeing, laissant en place la décision texane qui autorise les pilotes à poursuivre leur action en justice pour les pertes liées à l’immobilisation du MAX. Le syndicat réclame des dommages et intérêts pour les heures de vol supprimées, les salaires perdus et le manque à gagner sur les cotisations syndicales, dans un contexte où Boeing fait déjà face à des milliards de dollars de coûts juridiques, d’indemnisation et d’annulations de commandes liés au programme MAX.

737 MAX : les pilotes de Southwest attaquent Boeing pour vingt mois de salaires perdus 1 Air Journal

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