Cinq Boeing 777-200ER, des immatriculations provisoires malgaches et une destination finale sous sanctions américaines : le procès de leur transfert vers l’Iran doit reprendre le 27 octobre à Antananarivo. Parmi les personnes poursuivies figure l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga, détenu à Maurice. Au centre du dossier, la justice cherche à déterminer comment des documents délivrés pour un convoyage vers le Kenya ont accompagné une opération ayant finalement bénéficié à Mahan Air.
Les avions n’ont jamais atterri à Madagascar. C’est pourtant dans la capitale malgache que se joue une partie de leur histoire. Arrivés en Iran en juillet 2025, ces cinq gros-porteurs avaient reçu des certificats provisoires de l’Aviation civile de Madagascar (ACM). Pour les enquêteurs, ce passage administratif par la Grande Île aurait servi à faciliter leur acheminement vers une compagnie iranienne soumise aux sanctions de Washington. Ouvert le 22 septembre, puis renvoyé au 27 octobre 2026, le procès doit éclaircir les responsabilités des intermédiaires privés et des responsables publics impliqués dans cette chaîne documentaire. L’enjeu dépasse le seul changement de propriétaire de cinq appareils d’occasion : il porte sur les conditions dans lesquelles une autorité aéronautique aurait, volontairement ou à son insu, fourni une couverture à leur transfert.
Cinq Boeing 777-200ER passés du marché de l’occasion à Mahan Air
Les appareils concernés sont cinq Boeing 777-200ER, anciens avions de Singapore Airlines. Ces biréacteurs long-courriers, capables d’emporter plusieurs centaines de passagers selon leur aménagement, appartiennent à une génération que de nombreux opérateurs retirent progressivement du service au profit d’avions plus récents et moins consommateurs de carburant. Leur carrière ne s’est toutefois pas arrêtée avec la compagnie singapourienne. Avant l’opération, ils appartenaient à Ion Aviation, une société enregistrée en Floride, et étaient stationnés en Chine. Les appareils ont ensuite été placés dans une chaîne de transactions et de transferts dont Madagascar constitue un maillon administratif, mais non une base opérationnelle effective. Leur parcours les a ensuite conduits au Cambodge, avant leur départ pour l’Iran en juillet 2025. Les avions ont obtenu des immatriculations provisoires malgaches avec la mention « 5R », préfixe international de Madagascar. Elles ont été attribuées le 17 janvier 2025 à Udaan Aviation, une structure qui projetait officiellement une exploitation des appareils à Madagascar.
L’entreprise liée à ce projet, Udaan Potentials Ltd, avait été enregistrée à Antananarivo en 2023 avec un objet très large, mêlant aviation, aquaculture, commerce et exportation de produits locaux. Son capital déclaré ne s’élevait alors qu’à 2 millions d’ariarys, soit moins de 400 euros — un montant dérisoire au regard du financement, de l’exploitation ou même du maintien en condition de cinq Boeing 777.
Des certificats délivrés pour une maintenance au Kenya
D’après les explications de l’ACM, des certificats provisoires d’immatriculation et de navigabilité avaient été délivrés le 17 janvier 2025 à Udaan Aviation. Leur objet déclaré était de permettre le convoyage des appareils depuis la Chine vers le Kenya, où une maintenance devait être effectuée. Valables trois mois, ces documents arrivaient à échéance le 17 avril. Or, les avions n’ont pas suivi ce programme. Ils ont été repérés au Cambodge, puis ont quitté l’aéroport de Siem Reap-Angkor le 15 juillet 2025 pour rejoindre l’Iran. L’ACM soutient que les documents utilisés après leur expiration avaient été falsifiés. Elle affirme également avoir été alertée dès juin 2025 par les autorités cambodgiennes sur des pièces suspectes concernant plusieurs appareils, avant de porter plainte pour « faux et usage de faux ».
C’est cette succession de décisions que le tribunal doit démêler : délivrance initiale des certificats, éventuelle modification de leur validité, rôle des sociétés bénéficiaires et connaissance de la destination finale. La responsabilité de chaque prévenu reste à établir.
Mamy Ravatomanga conteste les éléments de l’accusation
Ancien proche du président Andry Rajoelina, Mamy Ravatomanga est poursuivi pour blanchiment et trafic d’influence, rapporte l’AFP. L’homme d’affaires de 57 ans demeure détenu à Maurice, où il fait également l’objet de charges provisoires de blanchiment. Il ne devrait donc pas être présent sur le banc des prévenus à Antananarivo. Selon l’ordonnance de renvoi consultée par l’agence, un autre prévenu, Singh Khushwinder, soupçonné d’être le véritable propriétaire de la société malgache utilisée pour immatriculer les avions, l’accuse d’avoir perçu 5 millions d’euros dans l’opération. Sa défense conteste la cohérence de cette présentation : « Existerait-il plusieurs versions non concordantes des allégations ? », ont déclaré ses conseils à l’AFP, en soulignant que l’agence anticorruption mauricienne avait, elle, évoqué 5 millions de dollars.
Le dossier mentionne aussi des photographies d’une réunion au Novotel d’Antananarivo, à laquelle auraient notamment participé l’homme d’affaires, le ministre des Transports d’alors, Valéry Ramonjavelo, le directeur général de l’ACM et Hamid Arabnejad, dirigeant de Mahan Air. « La prétendue photographie […] n’a jamais été portée à sa connaissance », répondent les conseils de Mamy Ravatomanga auprès de l’AFP.
Mahan Air et le contexte des sanctions américaines
À Téhéran, les cinq 777 ont été associés à Mahan Air. Cette compagnie privée iranienne fait l’objet de sanctions américaines depuis 2011, lorsque le département du Trésor l’avait désignée pour soutien matériel à la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens. Le département d’État américain l’a ensuite désignée au titre d’un autre dispositif de sanctions en décembre 2019. Washington affirme que Mahan Air a été impliquée dans le transport de matériels, d’armements et de systèmes de drones.
Cette toile de fond explique l’attention portée au dossier malgache. Les États-Unis interdisent depuis 2018 les ventes de Boeing à l’Iran, et toute transaction impliquant des aéronefs américains, des pièces américaines ou certains acteurs désignés peut exposer ses participants à des mesures de rétorsion américaines. Pour un pays comme Madagascar, qui entretient des relations économiques importantes avec les États-Unis, l’affaire dépassait donc largement une irrégularité administrative dans le secteur aérien.

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